Pour des archives ethnographiques dont les matériaux sont issus de terrains exotiques, leur « restitution » aux pays ou aux populations étudiés est-elle possible ou même souhaitable ? Selon quelles modalités peut-elle s’effectuer ? pour quel public ? dans quel cadre institutionnel ? et avec quelles conséquences ? Ces questions sont le point de départ d’une réflexion menée à partir d’un exemple particulier, en l’occurrence le fonds Griaule. Consultable à la bibliothèque du laboratoire d’ethnologie, à Nanterre, il est constitué majoritairement de notes de terrain et de photographies prises entre 1931 et 1956 en pays dogon et plus généralement au Soudan français — l’actuel Mali — par Marcel Griaule et par les autres membres de son équipe.
Bien entendu, l’objectif n’est pas de considérer ce fonds comme un cas exemplaire dont on pourrait tirer des enseignements applicables à toutes les archives ethnographiques. Chaque fonds suscite des questions ou des attentes différentes en fonction du type de matériaux recueillis, des thèmes ou des lieux d’études privilégiés par l’ethnologue, de ses méthodes d’enquête, du classement de ses données, de ses orientations théoriques, du contexte historique de son travail, de sa notoriété actuelle et de l’instrumentalisation éventuelle de ses recherches par les populations étudiées ou par leur gouvernement. Mais si la spécificité des archives Griaule interdit toute généralisation, les connaissances que nous avons accumulées sur l’histoire et la nature de ce fonds autorisent en revanche une réflexion sur les multiples enjeux de sa possible « réappropriation » par les élites dogon et maliennes. Cette problématique sera donc au cœur de notre analyse.
En 1996, l’une des filles de Marcel Griaule — la célèbre ethnolinguiste Geneviève Calame-Griaule — déposait les papiers de terrain de son père à la bibliothèque du laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative. Il est important de souligner que, vis-à-vis de ces archives, Geneviève Calame-Griaule a un rapport à la fois filial et scientifique : elle était en effet membre de la mission Griaule de 1946 et, après de longues recherches sur le pays dogon, elle continue aujourd’hui de publier de nombreux articles et ouvrages sur la littérature orale dogon. Pour ce projet d’ouverture du fonds aux chercheurs maliens, ce lien très fort entre Geneviève Calame et les travaux de son père doit évidemment être pris en considération, d’autant que ces archives ethnographiques restent, en droit, la propriété des héritiers de Griaule. Si elle encourage toute forme de valorisation de ce fonds, Geneviève Calame-Griaule souhaite conserver un droit de regard sur son utilisation afin de le « protéger » d’une exploitation anarchique ou malveillante. Par conséquent, il est clair que rien ne se fera sans son accord. Mais en pointant les écueils à éviter et en apaisant certaines inquiétudes légitimes, les réflexions qui suivent peuvent justement contribuer à fixer le cadre d’une future discussion entre, d’un côté, des responsables maliens intéressés par ce projet, et, de l’autre, la famille de Griaule et le laboroire d’ethnologie de Nanterre. Rappelons du reste que, dans le cadre de cette ACI, l’objectif n’a jamais été d’organiser ni même de préparer un « retour » des archives Griaule au Mali ; il s’agissait simplement d’ébaucher une réflexion ponctuée d’interrogations autour de cette question, en proposant tous au plus quelques pistes de travail.
De nature ethnographique, les archives Griaule sont constituées uniquement de papiers de terrain et de tirages photographiques, à l’exclusion par exemple de correspondance, de notes de cours ou de manuscrits avant publication. Ce fonds comprend aujourd’hui environ 17 000 fiches ou pages manuscrites, et plus de 10.000 tirages photographiques1. Schématiquement, les notes ont été écrites, pour une moitié, par Marcel Griaule, et pour l’autre moitié, par sa trentaine de collaborateurs français et africains. C’est d’ailleurs une des spécificités de ce fonds : s’il regroupe tous les papiers de terrain de Griaule, il contient également, dans des fichiers communs, les notes des ethnographes africanistes ayant participé à l’une au moins des douze missions collectives dirigées par Griaule. À l’exception tragique de Debora Lichitz morte en déportation, les plus jeunes de ces participants — Michel Leiris, André Schaeffner, Jean-Paul Lebeuf, Paul-Henry Chombart de Lauwe, Germaine Dieterlen, Geneviève Calame… — deviendront d’ailleurs des chercheurs réputés après avoir suivi Griaule en Afrique pour leur première expérience de terrain.
Fruit d’un travail d’équipe, ce fonds exceptionnel rassemble ainsi les fiches des premiers ethnographes de métier engagés, sous la direction de Griaule, dans deux recherches — l’une extensive et l’autre intensive — ayant marqué les débuts de l’ethnologie française : les grandes expéditions africaines des années trente, puis l’étude prolongée de la société dogon. Ces archives couvrent du reste les trente premières années de la professionnalisation de la discipline, depuis la première enquête de Griaule en 1926, auprès de lettrés éthiopiens vivant à Paris, jusqu’à sa dernière mission en pays dogon, en 1955-1956. Elles sont donc d’une importance capitale pour l’histoire de l’ethnologie française ; elles permettent notamment de saisir, sur une longue période, l’évolution conjointe des méthodes d’enquêtes, des thèmes de recherche et des papiers de terrain (de leur écriture comme de leur classement).
Si les notes et les photographies portent en majorité sur les Dogon ou sur leurs voisins immédiats, dans l’ex-Soudan français, elles concernent également d’autres populations ou d’autres pays africains : l’Ethiopie en particulier, pour les deux premières missions de Griaule, et plus marginalement le Tchad, pour l’expédition Lebaudy-Griaule de 1938-1939. Toutefois, les fiches descriptives sur les populations ou les pays étudiés ont été rangées, dès l’origine, dans des fichiers totalement distincts, consultables séparément. Fondée sur des divisions géographiques ou « ethniques », puis sur des subdivisions thématiques, un tel classement permet éventuellement de limiter l’accès de ce fonds à la partie dogon ou « soudanaise », dans la perspective d’une consultation de ces archives au Mali.
Pour des raisons identitaires, politiques ou économiques, les guides touristiques et les élites dogon, ou du moins une partie d’entre eux, ont depuis longtemps cultivé leur notoriété ethnologique et leur « exception culturelle » en se réappropriant les travaux qui les ont rendu célèbres, en particulier les publications de Marcel Griaule et de son École. Cette littérature a d’ailleurs servi de caution scientifique pour obtenir de l’Unesco, en 1989, l’inscription du pays dogon au Patrimoine de l’humanité2. Pour faire valoir la richesse exceptionnelle des traditions dogon et la nécessité de les sauvegarder, les autorités maliennes ont en effet mis en avant les ouvrages de Griaule, les recherches ininterrompues de Germaine Dieterlen, ainsi que les films de Rouch. En 1993, dans la foulée de cette reconnaissance internationale, le gouvernement malien implante à Bandiagara une Mission locale chargée de la promotion et de la préservation de la culture dogon, à des fins de développement touristique.
À l’échelle locale ou nationale, de nombreux intellectuels dogon se mobilisent également, pour des motifs similaires, en se regroupant en associations et en créant des musées villageois et des « Festivals » régionaux. La première de ces associations voit le jour en 1990 ; elle vise explicitement « la promotion et la protection du patrimoine dogon » en se présentant d’emblée comme le défenseur d’une tradition dont le best-seller de Griaule — Dieu d’eau — serait le modèle de référence. D’ailleurs, dès la rédaction de ses statuts, elle se propose de collaborer avec une future Fondation Marcel Griaule. Quant aux guides Dogon, ils puisent eux aussi dans Dieu d’eau pour adapter leurs discours aux attentes des touristes occidentaux, avides d’explications mythologiques ou symboliques. Les ouvrages ethnologiques sont ainsi mobilisés pour construire et imposer l’image d’une tradition authentique qu’il convient de préserver ou au besoin de restaurer.
Dans ce contexte, les documents ethnographiques du fonds Griaule sont susceptibles à leur tour de servir d’outils de valorisation ou d’authentification de cette tradition, surtout s’ils sont présentés comme la mémoire écrite et archivée de la culture dogon. Source potentielle de rivalités entre tous les acteurs engagés dans une politique de promotion culturelle, le contrôle et l’exploitation de ces archives — dans leur version numérisée ou microfilmée — risquent alors de cristalliser un peu plus les oppositions entre régions ou associations concurrentes, entre projets gouvernementaux et revendications locales, ou encore entre élites nationales et régionales. Pour éviter une récupération patrimoniale de ces documents, tout en favorisant leur consultation dans le pays où ils ont été recueillis, il faut probablement chercher des interlocuteurs non pas du côté des agences ou associations culturelles, mais auprès des chercheurs, des archivistes et des institutions scientifiques de ce pays. Un telle option permettrait de réaffirmer l’intérêt scientifique et historique d’un fonds qui ne se réduit pas à une banque d’informations sur une culture ou une population.
Dans les années trente, les missions Griaule cherchaient à constituer les archives de chaque société étudiée en fixant, en classant et, au bout du compte, en sauvegardant l’ensemble de ses éléments sous forme de fiches rangées par thèmes à l’intérieur d’un fichier commun. Or, si certaines parties des archives Griaule sont aussi celle des Dogon, la question de leur restitution se pose effectivement. Mais tel n’est pas le cas : les notes de terrain de ce fonds sont des écrits intermédiaires produits par une équipe d’ethnologues, et non par la société dogon. Bien que la tentation soit grande de les considérer comme des « enregistrements » et donc comme des témoignages objectifs, les données ainsi archivées ont été sélectionnées, organisées, retravaillés par Griaule et ses collègues en fonction de leurs présupposés théoriques, de leurs méthodes et de leurs objectifs de recherche. À l’époque, la constitution d’un fichier dogon repose notamment sur l’idée utopique que toute « société traditionnelle » forme une totalité homogène, ordonnée et figée, susceptible d’être inventoriée et archivée.
Cela ne signifie pas que ce fonds soit dépourvu de valeur documentaire, mais il n’est en aucun cas le dépositaire des traditions dogon telles qu’elles existaient il y a plus d’un demi siècle. Évoluant constamment au fil des missions, les données archivées correspondent moins à un enregistrement de la société dogon qu’à des points de vue successifs sur cette société. Du reste, pour les Occidentaux comme pour les Maliens, l’intérêt de ce fonds est avant tout historique ou épistémologique. Il éclaire la construction de l’image des Dogon par les Occidentaux, et il permet de reconstituer la genèse des travaux ethnographiques réalisées pendant près de trente ans en pays dogon.
Il ne faut donc pas se tromper d’objectif : ces archives ethnographiques — qui appartiennent aux ethnologues qui les ont produites — n’ont pas à être « rendues » au Mali, mais d’un point de vue scientifique, il serait souhaitable qu’elles soient davantage accessibles aux chercheurs maliens. En consultant ces documents, ces derniers auraient la possibilité de travailler à leur tour sur les missions ethnographiques et sur la construction des savoirs concernant telle ou telle population de leur pays. Au lieu d’être une source de revendications conflictuelles, ces archives pourraient ainsi, à terme, favoriser les échanges entre chercheurs maliens et français.
À Bamako, des discussions informelles ont débuté avec plusieurs enseignants dogon de l’Université du Mali ou de l’École Normale Supérieure. L’objectif de ces premiers contacts était double : d’une part, trouver des interlocuteurs susceptibles d’être intéressés par l’étude de ce fonds, et, d’autre part, repérer des lieux institutionnels autorisant sa consultation dans une optique de recherche. De création récente, l’Université du Mali aurait pu jouer ce rôle, mais il lui manque encore un centre de documentation digne de son ambition. En revanche, les archives du Mali doivent être transférées sous peu dans un immense bâtiment jouxtant la nouvelle Bibliothèque nationale. Initiés par l’ancien président Alpha Oumar Konaré, qui est lui-même historien de formation, ces grands travaux s’accompagnent d’une volonté politique de conservation, de valorisation et d’exploitation des archives. Par ailleurs, le directeur des Archives — Aly Ongoïba — a toujours accordé une valeur plus historique que patrimoniale aux archives dont il avait la responsabilité. Il est secondé depuis peu par une équipe de jeunes archivistes dynamiques avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter. Formés pour la plupart à l’étranger, ils manifestent un grand intérêt pour ce volet du projet ACI en raison des échanges ou des partenariats qu’il pourrait susciter. Par conséquent, les Archives du Mali semblent une piste sérieuse que je continuerai d’explorer lors d’une prochaine mission, en envisageant notamment les modalités pratiques d’une éventuelle consultation du fonds Griaule, sous une forme probablement numérique.