Terrain et archive

Observatoire de l’archivage des matériaux de terrain des ethnologues

Tiphaine Barthelemy, Antoinette Molinié et Marie-Dominique Mouton

Le terrain et son archivage : Contrat d’objectif 2004

Apanage traditionnel des historiens, le « goût de l’archive »1, on le sait, se répand aujourd’hui largement dans le champ des sciences humaines et sociales – et cela à un point tel, qu’il n’est pas sans susciter la perplexité. Pourquoi une discipline comme l’anthropologie, vouée à l’étude de sociétés bien vivantes, aux activités directement observables, succombe-t-elle  à son tour à la fascination de l’archive ?

Mais il y a plus, car les archives qu’il s’agit ici d’exploiter ne sont pas celles qu’ont produites les sociétés observées par l’ethnographe, mais celles de l’ethnographe lui-même et jusqu’à présent laissées dans l’ombre : relevés, fiches, notes, cartes, etc., dont il convient désormais d’assurer tout à la fois la conservation et l’analyse. Cette attention portée aux parties immergées d’un travail que seuls les textes laissaient à deviner ne laisse pas d’être ambiguë, tant l’ambition épistémologique qu’elle traduit peut à son tour traduire d’incertitudes quant  à la capacité de la discipline à renouveler ses terrains et ses objets2. L’intérêt des ethnologues pour leurs archives peut en effet apparaître comme l’un des derniers volets d’une vaste entreprise d’objectivation des conditions de production d’un savoir spécifique qui, après s’être portée sur la relation d’enquête, puis sur le texte anthropologique, entend maintenant démonter le processus même de « transformation du regard en langage »3, tel qu’il apparaît dans les notes, ébauches, journaux, dessins, photos, enregistrements et autres hors-textes des auteurs. Mais l’argument positiviste généralement invoqué – rendre l’anthropologie plus scientifique en en démontant la fabrique – peut aussi avoir l’effet inverse ; l’examen critique des méthodes tendant à faire oublier ce à quoi elles sont destinées : l’appréhension, fût-elle approximative et tâtonnante (et ne l’est-elle pas toujours ?), de l’altérité.

La prise de conscience de la valeur des papiers laissés par les générations précédentes s’inscrit aussi dans une tendance générale à la patrimonialisation des objets de l’ethnographie (paysages, activités, sociétés) ; une tendance dont, après avoir été le vecteur, celle-ci deviendrait à son tour l’objet, se laissant en quelque sorte gagner par un processus inexorable de réification.

C’est pour cela que le présent projet sur les archives des ethnologues et leurs terrains se pose comme un défi à relever : celui d’une exploitation raisonnée des archives ethnographique au service de terrains contemporains. Pour ce faire, le projet soutenu par le Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (Maison René-Ginouvès), en collaboration avec la MISHA de Strasbourg et la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme ne vise ni l’exhaustivité ni ne se conçoit a priori comme une « entreprise de révision »4. Il se définit avant tout comme un observatoire d’expérimentations - des expérimentations dont l’enjeu n’est rien moins que de tenter d’éclairer les nouvelles questions que pose l’existence de fonds d’archives importants – que conserver, pour qui et pour quoi ? -  à la lumière notamment d’une « re-visite » des terrains  sur lesquels ils portent.

Jusqu’il y a peu de temps, en France, comme dans beaucoup d’autres pays, les papiers des ethnologues étaient victimes d’un certain désintérêt. Et si les documents de quelques chercheurs célèbres étaient conservés, un peu au hasard des circonstances - dans des musées, des bibliothèques, des archives départementales alors que d’autres continuaient à dormir dans des greniers familiaux, seuls quelques historiens des sciences s’attelaient à la difficile tâche de les localiser.

Les années 1990 marquent le début, aux Etats-Unis, d’un grand mouvement de sensibilisation pour la préservation des « archives anthropologiques ». En 1992 et 1993 se tiennent deux colloques organisés par la Wenner-Gren Foundation for Anthropological Research5. A la même période une section des « Anthropological Archives » est développée au sein de la Smithsonian Institution. C’est également, en 1990, que David Sanjek édite l’ouvrage Fieldnotes : The making of anthropology6 qui s’interroge, pour une des premières fois, sur la nature et la spécificité des matériaux de terrain.

En Europe, la Grande-Bretagne a certainement été pionnière dans le domaine avec la réalisation, au cours des vingt dernières années, de nombreux systèmes d’archivage et de recensement des données en sciences humaines et sociales7. Dans le domaine de l’ethnologie, il faut citer le travail réalisé au Centre for Social Anthropology and Computing8 (University of Kent - Canterbury), avec la mise en ligne d’archives de Paul Stirling « Turkish Village » et les réflexions menées à ce sujet par David Zeitlyn9.

En France, comme on l’a dit, ce n’est que très récemment que les archives des sciences humaines et sociales, font l’objet d’un intérêt comparable. On pourrait citer par exemple le rapport de Françoise Cribier et d’Elise Feller, consacré à la conservation des données qualitatives en Sciences Humaines et Sociales. En ethnologie plus précisément, la première journée sur les « Archives ethnographiques » a été organisée à Nanterre, en février 1999, et une partie des communications publiée dans le dossier « archives et anthropologie » de la revue Gradhiva (n°30-31, 2001-2002). Il s’agissait là du premier dossier sur le sujet en France. Beaucoup d’autres initiatives ont depuis vu le jour, à commencer par les projets de la mission de préfiguration du Musée du Quai Branly.

Quoiqu’il en soit, si l’on s’interroge encore aujourd’hui sur les raisons qui motivent   l’engouement des ethnologues pour leurs archives, au nombre desquelles on évoque la disparition des pères fondateurs, la fermeture d’un certain nombre de terrains, la désaffection de certains pour cet exercice difficile, ou même le repli sur ses origines d’une discipline à la recherche d’elle-même, il est un fait que ces documents présentent un intérêt indéniable qui a maintes fois maintenant été souligné.

La curiosité, peut-être même la convoitise des historiens des sciences, s’explique aisément. Sur les « papiers » des ethnologues peut se fonder l’écriture d’une nouvelle histoire de la discipline, qui analyserait, en particulier, la manière dont les travaux ont été élaborés à partir des données de terrain, rejoignant en cela les recherches menées autour des chemins de la création. L’utilisation de ces fonds comme matériaux pour de nouvelles études est une démarche certainement plus novatrice mais qui suscite également plus d’interrogations.

Notre projet consiste donc à mettre en place un observatoire de l’archivage des données de terrain. Cet observatoire aura pour fonction de réunir les résultats d’un certain nombre d’expériences – 8 au total –  qui seront menées parallèlement dans le cadre de ce projet.

Chacune de ces expériences permettra d’éclairer l’une ou l’autre des facettes de la réflexion globale que nous entendons mener tant sur les procédures à respecter dans l’exploitation des données que sur les conséquences de la généralisation de ces pratiques d’archivage pour les ethnologues, pour ceux qu’ils ont observés, pour la pratique de la discipline elle-même.

Ces huit expériences seront organisées autour de deux axes. Le premier axe : Archiver les matériaux de terrain : pourquoi et comment  portera sur la collecte des données, la constitution de corpus, les problèmes méthodologiques, juridiques et éthiques rencontrés lors du traitement et de la valorisation des archives. Le deuxième axe Re-visiter des terrains archivés consistera en re-visites de terrains déjà « archivés ». Ces terrains réuniront des équipes pluridisciplinaires.

Un site web dédié au projet10 qui servira de fenêtre à cet observatoire. Le site aura comme première fonction de recenser les différents fonds d’archives11, directement ou non, impliqués dans le projet, qu’il s’agisse de papiers d’ethnologues, ou d’archives produites par d’autres mais importantes pour la recherche ethnologique.

Sur ce site seront également publiés les résultats de chaque projet, évalué à deux étapes de son parcours ; plusieurs ateliers virtuels seront organisés. A cette occasion, les résultats des différents projets pourront être analysés, critiqués et complétés par des chercheurs de diverses disciplines et des archivistes, impliqués dans des projets ou des réflexions similaires. Les partenaires du Réseau archives des ethnologues12 seront, en particulier, étroitement associés à l’ensemble de la démarche.

Des rencontres seront organisées entre les protagonistes de chaque axe, à mi-parcours, et un colloque général, à la fin de la 3ème année permettra de faire le point sur l’ensemble de l’expérience.

Les expériences menées, dans le cadre de ce premier axe, permettront d’apporter quelques éléments de réponse à des questions importantes à ce  stade de notre étude. Les ethnologues produisent-ils des archives d’un type particulier ? Les matériaux de terrain qui forment la part la plus originale de ces archives sont-ils, fondamentalement ou non, différents de ceux constitués au cours de missions réalisées par les chercheurs d’autres disciplines, les linguistes, les sociologues ou les géographes, surtout, qui ont consacré plusieurs études récentes13 à l’archivage de leur propres données de terrain.

On se demandera également quelle place occupent les documents produits au cours de l’enquête ethnographique, dans le grand ensemble des informations orales, écrites, ou inscrites à partir desquelles s’élabore la recherche. Comment situer ces matériaux par rapport à ceux constitués autrefois par les administrateurs ou les missionnaires, aujourd’hui, par les populations elles-mêmes soucieuses de préserver leur patrimoine culturel.

D’autres questions, plus méthodologiques, se poseront également. Faut-il se donner comme projet de conserver un maximum de fonds ? Faut-il tout garder des documents qui sont proposés? Dans le cas contraire, quels critères appliquer à la sélection des fonds, au choix des documents à éliminer ou à conserver ? Pourquoi et avec quel projet numériser,  indexer les documents, créer des bases de données ? Comment éviter la dé-contextualisation des informations ? Quelles questions juridiques et éthiques pose l’ouverture de ces archives à un large public ? Comment, dans le cas de documents primaires,  préserver la confidentialité et le secret, faire respecter les droits des observés, garantir, aux déposants, le respect de leurs droits d’auteur. Peut-on craindre que l’enregistrement des traditions orales et des savoirs traditionnels ne fige les processus de création ; quels liens établir entre notre réflexion et celles menées localement autour de la sauvegarde des Indigenous Knowledge 14. Que peut-on suggérer, enfin, aux générations qui produisent, en ce moment même, des données qu’ils archivent de manière sans doute très différente de leurs aînés ?

Toutes ces questions sous-tendent les cinq projets, de nature très différente, menés par des équipes constituées d’archivistes et d’ethnologues spécialistes des différentes régions qu’ils concernent.

L’exemple Dogon, proposé par Eric Jolly permettra d’envisager les conséquences éventuelles d’un retour des archives ethnographiques dans les pays ou les régions étudiés. Pour quelles raisons identitaires ou touristiques, les populations concernées peuvent-elles se réapproprier ces documents en les considérant comme la mémoire écrite de leur propre culture, et en les utilisant comme des outils de valorisation ou d’authentification de leurs traditions. Le retour de ces archives peut-il également susciter, chez les chercheurs de ces pays, une réflexion critique sur l’histoire des missions ethnographiques, ou sur la construction des discours occidentaux consacrés à telle ou telle population. Le problème de la contextualisation des données est ici également au cœur de la réflexion.

Le projet de comparaison des littératures orales Grèce-Turquie, présenté par Maria Couroucli et Anna Angelopoulos se propose à partir de trois fonds d’archives, Boratav (Turquie), Megas (Grèce) et le fonds du Centre d’Etudes d’Asie Mineure (populations grecques de Turquie), de faire ressortir les éléments communs que possèdent les contes dans cette région (personnages, motifs narratifs),  de questionner les rapports entre littérature orale et société (langues, religions, événements historiques). Cette comparaison permettra de s’interroger sur les modes de collecte des matériaux de terrain et leur influence sur la constitution des corpus de littérature orale.

René Collignon, de son côté, se propose de mener, avec des collègues français et sénégalais, une réflexion autour de la Constitution des savoirs dans le contexte colonial et post-colonial. Son projet consiste à mettre en relation les résultats de la grande enquête anthropologique des populations de l’Afrique occidentale française commanditée par l’administration coloniale et menée, entre 1943 à 1953, sur une série d’indicateurs de santé, et du statut nutritionnel de larges échantillons de populations diversifiées, avec des données produites par d’autres institutions de recherches (IFAN, ORSTOM, Institut Pasteur), par des services spécialisés dans la lutte contre les endémies (SGHMP, OCCGE) ainsi qu’avec les informations conservées dans les archives d’institutions, de scientifiques, de médecins ou de nutritionnistes impliqués dans ce type de recherches. L’objectif théorique du programme est de chercher les articulations des savoirs produits durant cette période dans un contexte colonial, puis dans des situations de pays nouvellement émancipés, pour en éclairer les processus de constitution.

Sous la direction de Roger Somé (Université de Strasbourg), Catherine Douvier (Misha) et Marie-Dominique Mouton (Nanterre) une expérience de traitement simultané de deux fonds d’archives sera menée. Les « Papiers » de Dominique Zahan et ceux de Solange de Ganey, deux ethnologues de l’école de Griaule, ayant travaillé ensemble au Mali, chez les Dogon et les Bambara seront ainsi analysés. Cette réalisation servira à proposer un ensemble de recommandations pour le traitement des matériaux de terrain et à conduire une réflexion sur les problèmes spécifiques posés par l’indexation des fonds d’archives. Dans un deuxième temps, une base de données consacrée aux « Matériaux de terrains des premières missions africanistes » sera élaborée. Cette base permettra de donner accès conjointement à des documents de terrain de diverse nature (fiches, photographies, reproductions d’objet), qui auront au préalable été numérisés. Seront ainsi réunis et rendus accessibles conjointement les documents produits au cours des premières missions en Afrique : les matériaux des Fonds Marcel Griaule (notes et photographies), Denise Paulme (notes), et Lebaudy (objets numérisés) déjà constitués en bases autonomes seront réunis aux documents contenus dans les fonds Zahan et de Ganay. Les papiers d’Annie et de Jean-Paul Lebeuf ainsi que ceux de Claude Tardits qui portent sur la même aire géographique à une époque juste postérieure seront, dans un troisième temps, également traités et intégrés à la base.

Dans le cadre du centre d’archives sonores créé au sein de la MMSH (Aix- en-Provence), Véronique Ginouvès et Jean-Christophe Peyssard se proposent de mener deux expériences portant sur l’édition en ligne de sources de terrain pour accompagner les publications scientifiques auxquelles elles ont donné lieu15. Cette réalisation permettra de réfléchir aux nouvelles possibilités de ré-interprétation et de recherche comparative qu’offrent de telles initiatives. La piste de l’utilisation de ces sources dans d’autres perspectives que la recherche sera par ailleurs explorée, ainsi que l’impact possible de cette publication sur les témoins. Ces expériences permettront de mettre au point des procédures et d’élaborer un ensemble de recommandations concernant en particulier les problèmes éthiques liés  à la mise en ligne des matériaux d’enquête de terrain.

Le deuxième axe de cet observatoire sera plus directement enraciné dans la pratique ethnographique. A partir de trois re-visites de terrain associant des équipes pluridisciplinaires internationales, il explorera les usages possibles d’un certain nombre de fonds d’archives. Selon les cas, il s’agira de fonds constitués par des ethnologues,  de données produites dans le cadre de grandes enquêtes, ou d’informations consignées par des voyageurs, des administrateurs, des missionnaires, ou par les autochtones eux-mêmes.

Les études monographiques de collectivités rurales réalisées de l’après-guerre à la fin des années soixante-dix par des sociologues ruraux et des ethnologues ont produit des archives qui n’ont jamais été exploitées. Pourtant ces enquêtes constituent un patrimoine scientifique important : il devrait nourrir les débats épistémologiques, contribuer à l’histoire de la discipline et illustrer l’évolution des méthodes d’enquêtes. Par ailleurs ces corpus pourraient constituer une base d’observation à dimension diachronique sur les transformations et les permanences des organisations sociales, des savoirs techniques et des systèmes de représentation. Dans cette perspective, les thèmes de recherche sont nombreux. Notre projet portera une attention particulière à l’inscription des collectivités rurales dans leur milieu écologique. Celle-ci prend en effet un intérêt particulier lorsqu’on la saisit dans la durée16 au fil des générations, dans une perspective de micro-diachronie. Cette perspective permet d’appréhender des mécanismes comme ceux, par exemple, de la perception et la réception des valeurs de l’ « écologisme » contemporain. Elle permettra d’établir un pont entre les études conduites sur ce thème au travers de deux des « chantiers » du programme, en Andalousie et dans les Pyrénées.

Outre le projet proprement anthropologique qui vise à analyser simultanément les archives ethnographiques et à produire des données contemporaines sur les mêmes communautés, notre programme cherchera à susciter la collaboration de chercheurs d’autres disciplines soucieux d’analyser les données d’archives portant sur ces mêmes terrains. C’est dans le même esprit que seront re-visités les terrains étudiés naguère par les missionnaires.

Sous la direction de Georges Augustins et de Eric de Garine, la région dite des « Baronnies de Bigorre » sera ainsi revisitée  à la lumière de cette problématique. Cette région a fait l’objet d’une étude pluridisciplinaire entre 1974 et 1976, période à laquelle Georges Augustins, au cours d’un premier terrain, a recueilli une abondante documentation ethnographique. Comment les habitants jugent-ils l’évolution des trente dernières années ? Comment ont évolué les exploitations agricoles ? Quel lien cette évolution entretient-elle avec le maintien ou l’abandon du modèle traditionnel du système à maison ? Quelle incidence a eu cette évolution sur la transformation et la perception du paysage ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles l’équipe se propose de répondre. Par ailleurs, les investigations s’étendront aux vallées voisines, d’Aure et de Campan17, qui constituent un contrepoint important pour la compréhension de l’évolution de ces territoires.

L’abondante documentation qui constitue le fonds Julian Pitt-Rivers déposé à la bibliothèque Eric-de-Dampierre permet de confronter une ethnographie contemporaine avec des matériaux ethnologiques rassemblés dans les années cinquante dans la région de Grazalema en Andalousie. Cette recherche portée par Antoinette Molinié a également pour ambition de cerner l’impact d’une enquête ethnologique sur le terrain même où elle s’inscrit et d’examiner ce que devient la figure de l’anthropologue dans la mémoire qu’il nourrit. Ce projet, mené avec des collègues de l’université de Séville, comprend trois volets. D’abord il s’agit de confronter les différentes études menées sur ce même terrain et d’aborder les polémiques qu’elles ont suscitées. C’est ainsi que sera mesurée l’importance de l’intertextualité des différentes approches de ce terrain ethnographique à travers l’examen des conditions de production des différents discours construits à son propos. On tentera de cerner l’impact de ces différentes approches sur la société étudiée. Un deuxième volet se présente comme une re-visite de Grazalema dans une perspective d’ « observatoire ». Il s’agira de reprendre les différents thèmes abordés par J. Pitt-Rivers dans les années cinquante et d’examiner les évolutions dans une société qui a subi des transformations. Celles-ci sont si profondes que de nouveaux thèmes d’études se présentent à l’ethnologue. Plus particulièrement l’impact du tourisme a bouleversé la structure sociale et les modes de vie. La création du Parc en 1984 marque une étape dans l’évolution des relations qu’entretiennent les habitants de la région avec leurs paysages. Dans son troisième volet, ce projet se propose de définir les changements qui se sont produits des années quarante à nos jours dans les paysages, d’étudier les relations qu’entretiennent avec eux les habitants de Grazalema et d’analyser la perception qu’ont ceux-ci de ces modifications. On examinera comment les valeurs nouvelles de protection de la nature et d’écologisme s’articulent à la morale traditionnelle. Cette étude sera menée en relation avec celle qui est prévue dans les Pyrénées.

En collaboration avec des chercheurs malgaches, Sophie Blanchy projette de travailler sur les archives missionnaires diffusées récemment par la Norvegian Missionary Society. Elle étudiera ce que ces archives apportent à la connaissance des pratiques et des représentations religieuses, en vigueur à Madagascar au XIXè siècle, ainsi que, plus généralement sur la culture malgache du siècle dernier. Elle confrontera ces connaissances aux observations de terrain en cours. L’équipe cherchera, en outre, à évaluer l'impact du type de description de la culture, que révèlent ces archives, sur les changements de pratiques et de représentation à travers le travail missionnaire et les enjeux politiques liés jusqu'à ce jour au religieux. D'autres productions d'archives seront analysées : d'une part, le journal personnel du pasteur L. Vig (1845-1913)  auteur du recueil des archives citées, d'autre part, le corpus contemporain des connaissances d'un expert religieux autochtone, mises par écrit. Une réflexion enfin portera sur le rôle joué par ces archivages, d'une époque et d'un milieu à un autre, et l'impact de ces productions sur l'exercice de la pensée ethnologique.

Les emprunts mutuels entre ethnologie et histoire témoignent de la vitalité du dialogue entre les disciplines. Partir du présent pour comprendre le passé repose sur des opérations et des techniques qui aboutissent  à des résultats  sensiblement différents de ceux qui consistent à envisager le présent dans son épaisseur historique. C’est cette dernière perspective qui sous-tend le présent projet. L’attention portée aux archives des anthropologues ouvrira, nous l’espérons, des champs d’expérimentation nouveaux. L’articulation de données recueillies à des époques différentes par des ethnographes mus par des objectifs divers enrichira la connaissance des sociétés contemporaines dans leur complexité, leurs transformations et leurs continuités. Elle éclairera ainsi l’histoire et la diversité des pratiques ethnologiques.

Action concertée incitative

Réseau des maisons des sciences de l‘Homme

Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative

maison renÉ-ginouvès

université de paris 10 - nanterre

Nanterre, le 6 avril 2004

Notes de bas de page :

1 Pour reprendre le titre, bien connu d’un ouvrage d’A.Farge
2 M.D.Mouton, Archiver la mémoire des ethnologues, Gradhiva, n°30-31 (2001-2002), 67-72.
3 Pour reprendre l’expression de F.Laplantine, La description ethnographique (Paris, Nathan Université, 1996), p. 8
4 Pour reprendre les termes de C.Geertz, Ici et là-bas. L’anthropogie comme auteur (Paris, Métailié, 1996), p.37.
5 1992 & 1993 cf  Sydel Silverman and Nancy J. Parezo, eds, Preserving the Anthropological Records (New York, Wenner Gren Foundation for Anthropological Research, 1992 & 1995 - 2nd ed.) ; voir aussi : Preserving the Anthropological Record : A decade of CoPAR Initiatives, Current Anthropology,  XLIV, 1 (2003), 111-116.
6 Ithaca, Cornell University Press
7 Qualidata, A2A
8 http://lucy.ukc.ac.uk/index.html (page consultée le 18/03/04)
9 Archiving Anthropology, Forum Qualitative Social Research, I, 3 ( 2000) 6 p.
10 Ce site sera réalisé à la MMSH, sous la direction de Jean-Christophe Peyssard
11 La base de données sera réalisée à la Misha par Catherine Douvier
12 Centre for Social Anthropology and Computing, Department of Anthropology, Eliot College, The University of Kent, Canterbury GB (David Zeitlyn).London School of Economics, London, GB (Sue Donelly).Rijksmuseum van Volkenkunde, Leiden, Pays Bas (Wim Rosema). Musée royal d’Afrique centrale, Tervuren, Belgique (Viviane Baeck). Museo Nacional d’Etnologia, Lisboa, Portugal (Joaquim Pais de Brito & Alexandro de Oliveira). IWF Knowledge and Media Moving Images for Teaching and Research Online, Göttingen, Allemagne (Beate Engelbrecht). Laboratoire d’anthropologie sociale, France (Marion Abélès). Musée de l’Homme : bibliothèque, photothèque, France. Archives sonores – MMSH Aix-en-Provence, France (Véronique Ginouvès). Mission du patrimoine ethnologique – Ministère de la Culture, Paris, France (Odile Welfele)
13 The Geographical Review, XCI, 1-2 ( 2001) « Doing fieldwork » 160 p. & Cultural Geographies, X, 3 ( 2003)
14 Snyman, Retha ed. From Africa to the world – The globalisation of indigenous knowledge systems, Proceedings of the 15th standing Conference of Eastern Central and Southern African Library and information Associations (Pretoria, Liasa, 2001)
15 Dans le souci du respect des standards de la publication scientifique et de la pérennité de la citabilité des ressources, la publication en ligne respectera les recommandations du rapport Recommandations techniques pour les programmes de création de contenus culturels numériques (janvier 2004), élaboré dans le cadre du projet Minerva par l'UKOLN, Université de Bath, en collaboration avec l'agence britannique Resource.
16 Chouquer, B., 1991. Que reste-t-il de 3000 ans de création paysagère, Etudes rurales 121-124, 45-58 ; Lepart, J., Marty, P., Rousset, O., 2000. Les conceptions normatives du paysage. Le cas des Grands Causses. Nature, Sciences et Sociétés vol.8 n°4, 16-25.
17 Qui fut étudiée en son temps par H. Lefebvre (1963 La vallée de Campan - Etude de sociologie rurale, Paris: Presses Universitaires de France).

Pour citer cet article :

Tiphaine Barthelemy, Antoinette Molinié et Marie-Dominique Mouton, "Le terrain et son archivage : Contrat d’objectif 2004". Terrain et archive, 7 avril 2006 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/terrainarchive/document68.html
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