Terrain et archive

Observatoire de l’archivage des matériaux de terrain des ethnologues

Claude Mercier

Ethnographie des archives officielles de l’état civil : une société en filigrane1

Résumé

Les registres des actes d’état civil, classiquement consultés par les ethnologues du domaine français pour établir un système de parenté d’une localité, portent en eux des indications allant bien au-delà de cette seule opération. Au cours de la lecture d’un texte pourtant formaté par une loi, c’est toute une société qui s’y perçoit en filigrane. Apparaissent alors un mode d’organisation sociale particulier à une région et le fonctionnement qui lui est associé.

Dans les pays où l’oralité a cédé le pas à l’écriture, il est beaucoup d’archives utilisées par les historiens, mais également par les ethnologues. Parmi les archives de France, les registres paroissiaux des baptêmes, mariages et sépultures de l’Ancien Régime, devenus les registres d’état civil des naissances, mariages et décès sous le Premier Empire, servent de façon classique à l’établissement, outre de généalogies, des systèmes de parenté d’une zone d’étude définie. Ce projet, composant une étape intermédiaire nécessaire à la recherche en cours, était celui sur lequel nous nous étions arrêté. Cependant, la lecture systématique de l’intégralité des actes des registres d’état civil du XIX° siècle de  la commune choisie pour notre étude, a fourni des indications allant nettement au delà des résultats attendus. C’est de ce potentiel dont traite cet article.

Les registres d’état civil français sont issus du code napoléonien dit « de 1804 ». Ce code, dans la récente France déclarée « une et indivisible », norme la rédaction des actes de naissance, mariage et décès. Dès lors, la transcription de l’un de ces trois moments de la vie d’un Français, survenu au Nord ou au Sud, à l’Est comme à l’Ouest du territoire national, ne peut être exprimé qu’en fonction de ce moule et ne devrait laisser aucune place à l’émergence de schèmes culturels des différentes régions françaises.

Cependant, malgré une rédaction conforme au code napoléonien, les officiers d’état civil ont laissé (semble-t-il de manière inconsciente)2 les marques particulières de leur culture régionale au fil de ces écrits officiels. Les registres d’état civil deviennent ainsi, à l’insu de leurs rédacteurs, des marqueurs culturels régionaux et laissent percevoir, en filigrane, une société, son organisation et son fonctionnement.

Nous proposons de traquer et reconnaître ces schèmes culturels pour la région qui intéresse notre étude (les Hautes-Pyrénées) et le système d’organisation sociale dit « système à maison », propre au Sud-Ouest français dans une large partie de son territoire.

Après un bref rappel des particularités du système à maison, nous verrons d’abord l’apport instigué par l’analyse des actes d’état civil relatif aux manières de nommer les maisons. Nous envisagerons ensuite ce que les écritures officielles laissent transparaître du fonctionnement de la société du XIX° siècle, au travers des relations de voisinage et de l’analyse de la hiérarchie sociale et de son évolution.

Commençons par quelques indications à propos de la méthode employée.

Est-il vraiment possible de parler de méthode ?

En effet, le but premier de la consultation des registres d’état civil d’un village des Baronnies de Bigorre, était bien autre que celui dont nous allons nous entretenir3. Cependant, au gré de la lecture de ces registres, sont peu à peu nées l’impression d’abord, puis l’intuition et enfin la conviction qu’une société apparaissait progressivement, se dessinait graduellement au travers des marques discrètes, mais patentes, laissées au fil des écritures, par leurs différents rédacteurs.

Aussi nous pardonnera-t-on d’avoir manquer quelque peu de rigueur méthodologique, de ne pas avoir systématiquement noté toutes les informations dont nous allons nous servir avec une rigoureuse précision, de ne pas avoir annoté toutes les pages et les actes dont nous allons nous entretenir, et enfin de ne pas avoir consigné et indexé l’ensemble de ces notes et annotations en un corpus continu dans un cahier de terrain spécifique alloué à cette recherche.

Alors plutôt que de méthode, nous parlerons de la découverte étonnée de l’inscription d’une culture dans une documentation officielle, et de l’envie de partager cette trouvaille.

La méthode, quoique employée un peu tardivement, est plus classique. Elle a consisté à établir des prises de notes sur des carnets de terrain, puis de les retranscrire sur des fiches au format word de façon à les rassembler en un seul corpus. Ce nouveau format a facilité les recherches rapides, selon les thématiques à aborder, révélées au fur et à mesure de la lecture des actes civils. Ainsi, un dossier « voisins » a été constitué, un autre « lien clientéliste supposé», un suivant « métiers », ou encore « filles-mères », etc. Les notes de ces dossiers indiquent de façon rapide (abrégée et codée pour aller plus vite) : les identités des personnes concernées, le (ou les) point(s) d’intérêt que les individus ou les situations présentent, les moyens de retrouver rapidement les originaux ainsi que les liens avec les collages mentionnés plus haut.

Avant 1816, aucune note n’a été prise. De 1816 à 1841, seuls les faits les plus marquants ont été recueillis, bien que de façon souvent lapidaire. A partir de 1841, les thèmes envisagés ont été augmentés, la collecte s’est toujours faite sur les exemples les plus saillants. La recherche a été systématisée quelques années avant la fin du Second Empire.

A quelques reprises, nous référencerons notre travail à deux archives différentes de celles des états civils : les documents de description du parcellaire (les matrices cadastrales napoléoniennes et le terrier de l’ancien régime) et les registres de délibérations communales. Mais ces courts détours sont intimement liés à notre démarche centrée autour des archives officielles, même si elle s’écarte quelque peu des registres d’état civil.

Afin d’aborder le sujet de façon compréhensible, quelques mots doivent être dit quant au système à maison.

Claude Lévi-Strauss a défini le système à maison comme suit : « la maison est une personne morale, détentrice d’un domaine composé à la fois de biens matériels et immatériels, et qui se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres en ligne réelle ou fictive, tenue pour légitime à la condition que cette continuité puisse se traduire dans le langage de la parenté ou de l’alliance, ou le plus souvent les deux ensemble » (Bonte & Izard, 2000 : 435).

Nous sommes ici dans une définition du système social aristocratique qui a longtemps prévalu en Europe. Mais en dehors de toute affiliation noble, les habitants des Pyrénées centrales et occidentales relèvent d’un processus analogue. Il suffirait alors de remplacer deux des termes de la définition donnée par Claude Lévi-Strauss. « Fortune » deviendrait patrimoine, et « titres » muterait en charge publique, honneur et prestige.

Ce système rural montagnard a été amplement analysé par Frédéric Le Play « la famille-souche » (1871) et par Georges Augustins (1989). Deux ouvrages, pour la région qui nous intéresse, lui sont entièrement consacrés (Chiva & Goy, 1981 et 1986). Dans l’essentiel, l'organisation sociale fondée sur le système à maison, est caractérisée par le fait qu’un seul des enfants mariés héritait de l’intégralité du patrimoine et devenait le maître de maison.

Des anciens aux nouveaux maîtres de maison (les héritiers), se transmettaient le patrimoine, les rôles et les statuts sociaux qui y sont rattachés (Augustins in Chiva & Goy, 1986 : 209) ainsi que le prestige associé à position sociale de la maison. Pour les membres de la communauté, les héritiers sont les représentants de tout leur groupe résidentiel. Tous les co-résidents sont appelés indifféremment du nom de leur maison.

La transmission de l'héritage se faisait en principe au moment du mariage, acte fondateur qui avait valeur juridique. Dans la pratique, ce n'était qu'à la mort des parents que l'héritier pouvait jouir des rôles et des statuts de maître de maison (Fauve-Chamoux in Segalen & Ravis-Giordani, 1994 : 182).

Nous aurons l’occasion de nous pencher un peu plus en détail sur les fondements du système à maison le moment venu. Pour l’instant, je propose de commencer notre incursion entre société et état civil, par l’élément qui donne son nom au système : la maison.

En français, nous dirions qu’être d’une maison, c’est pouvoir se référencer à un « chez » (en so de)4. Les résidents de la maison que nous nommerons fictivement5 « Capitaine » se diront eux mêmes et seront référencés et nommés par leurs co-villageois du terme de « en so de Capitaine ». Tous les résidents d’une maison, du plus jeune au plus âgé, sont désignés par ce nom unique et ce nom seulement. Dans le langage vernaculaire bigourdan, on parle de « ceux » de telle maison (choye de Capitaine) pour désigner l’ensemble du groupe résidentiel.

Le terme : « nom de maison », n’est pas employé localement ; les gens parlent du « sobriquet ». Rolande Bonnain (in Chiva & Goy 1986) montre comment un détail physique ou moral affuble un individu d’un sobriquet qui deviendra son nom de maison. Aucune des personnes de la société locale n’a jamais su me donner une datation à la connotation somme toute relativement péjorative.

Les prescriptions au code civil napoléonien ne font aucune référence à la possibilité de distinguer les gens selon un nom de maison. Une des difficultés est alors de repérer les différentes familles, alors que les patronymes sont relativement limités au sein d’un même village. Ainsi dans la commune dont nous avons étudié les actes civils, plus d’une dizaine de familles non apparentées à l’époque considérée porte le même patronyme. Ce phénomène est répété pour une bonne dizaine de noms. Pour l’ethnologue, si nous ne connaissons pas les noms de maison auxquels ces familles se rapportent, il devient très vite impossible d’établir le moindre système de parenté cohérent. A l’époque, pour les fonctionnaires en charge de l’état civil, en dehors du village considéré, il devient impossible de comprendre qui est qui, qui meurt, qui se marie, et de qui est l’enfant qui vient de naître. Pour celui du cadastre, il est impossible de décrire qui possède quoi. Pour celui des impôts, il est impossible de dire qui doit telle ou telle somme, etc. Autrement dit, les états civils deviennent des documents n’ayant plus aucune raison d’être.

Il a donc fallu, pour les rédacteurs locaux, indiquer quelque chose qui n’était pas prévu par la norme nationale, mais indispensable pour mettre de l’ordre dans la rédaction et rendre compréhensibles et utilisables ces documents officiels. Plutôt que d’employer « chez » (en so de) qui est du registre oral local, les employés aux registres d’état civil ont donné pour chaque individu, le nom de maison comme « surnom », en ajoutant entre le patronyme et le nom de maison, « dit de », ou « dit », ou « de ». Ainsi, pour la très large majorité des actes où les noms de maison sont indiqués, chaque individu est rattaché à sa maison par une retranscription donnant par exemple : Dupont Bernard dit de Capitaine (ou encore Dupont Bernard de Capitaine). Ces formulations sont employées en lieu et place de en so de ou de choye de, sans toutefois pouvoir constituer une traduction fidèle du sens propre à la culture.

Une découverte faite à la lecture systématique des noms de maison, est que ce nom, dont on lit souvent qu’il est l’un des éléments stables de la société, n’est en rien permanent. Bien au contraire, il évolue et se modifie avec le temps6.

Nous prendrons deux exemples révélateurs, mais qui sont loin d’être les seuls. Nous suivrons deux sobriquets, l’un créé depuis un temps non datable, l’autre en train de se créer pendant le XIX° siècle, et de se fixer… pour un temps.

Les noms dans ce village des Baronnies sont souvent, mais non exclusivement7, des prénoms de femme. Il semblerait que les créateurs d’une nouvelle maison donnent le nom de l’épouse à leur maison. A moins que ce nom soit donné de façon externe à la maison, par les voisins, ce qui est la solution retenue par les habitants du village dans lequel s’est déroulé l’enquête de terrain. Dans les exemples que nous allons évoquer, il s’agit de deux prénoms féminins.

La première maison est appelée Brigitte8 en 1770. Il s’agit d’une mention faite sur le terrier du village (ancienne matrice cadastrale datant de l’Ancien Régime).

Ce nom est écrit sur ce document par le noble du canton, auteur du dit terrier, qui pour autant que j’ai pu estimer, connaît et manie parfaitement les règles et subtilités de l’écriture française de l’époque. Seulement entre l’écrit et l’oral, une très nette différence peut être faite, au point que grâce aux registres d’état civil nous avons retrouvé des noms de maison oubliés, qui, une fois prononcés, ne disaient absolument rien aux personnes locales. Puis, quand nous montrions ce nom écrit aux personnes qui manient encore le langage vernaculaire et connaissent la gymnastique du passage de l’écrit en français à la prononciation en bigourdan, le rapprochement entre écrit et oral fonctionnait, la maison était retrouvée et il devenait possible d’en indiquer les ruines (ou l’emplacement approximatif) sur un plan. Ce passage entre écrit français et oral bigourdan semble avoir présidé à la transformation du nom de la maison Brigitte. En effet, dans les registres d’état civil, il n’est aucunement question d’une maison qui porterait ce nom. Les associations que nous9 avons pu faire entre les personnes nommées par le terrier et celles nommées par les actes d’état civil, ont eu tôt fait de nous mettre sur la piste de la bonne maison. Il s’agissait de la maison Bergide.

Ayant fait prononcer le prénom Brigitte à une dame qui parle encore couramment le bigourdan, nous nous rapprochions de façon assez nette de la retranscription des états civils. Les officiers en charge des registres ont simplement dû écrire en français ce qu’ils entendaient et prononçaient eux-mêmes en bigourdan. Le nom « Brigitte » prononcé en bigourdan est ainsi devenu, au gré de la retranscription française, Bergide à l’écrit.

Mais là n’était pas encore la fin de l’évolution de ce nom de maison. Au terme du XIX° siècle, deux écritures sont employées simultanément d’un acte à l’autre. Bergide, qui va bientôt disparaître, et Berguide, qui est le nom actuellement conservé.

Le nom de maison originel ayant subi de telles transformations, les locuteurs bigourdans devenant de plus en plus rares, les descendants de la maison Berguide m’ont tous déclaré que ce nom ne voulait rien dire, ou que l’on avait oublié sa signification avec le temps.

Le second exemple d’évolution du nom de maison est celui qui va décrire l’une des femmes de la maison Sahüquèt10 et ses descendants. Cette jeune femme est fille-mère. L’une de nos suppositions est, que pour le prix de son silence quant à l’identité du père, elle sera gratifiée d’un bout de terrain et d’une maison faite d’une seule pièce de quelques mètres carrés. Quoiqu’il en soit, elle fonde une nouvelle maison, donc une nouvelle lignée qui tiendra jusqu’à nos jours.

Cette jeune femme, du prénom de Liliane, est désignée toute sa vie du nom de sa maison de référence : Liliane en so de Sahüquèt.

Son fils unique est « tailleur de pierres ». Appelons-le fictivement Paul Sarrat. A son mariage, il est nommé du diminutif du prénom de sa mère additionné du nom de son métier. Il devient Paul en so de Liliane Tailleur. Tous les résidants de sa maison seront désignés ainsi. Ses enfants naissent avec ce nom de maison. Puis au fil du temps, l’héritier suivant étant sabotier, la désignation de tailleur perd de sa signification et allonge très certainement inutilement le nom de maison11. Le nom de maison se simplifiera en Liliane, puis Liane et enfin Lane ; ce qu’il est toujours à ce jour.

Nous avons vu plus haut que le système à maison exclut les cadets de l’héritage et les condamne à l’exil ou au célibat. Or se priver de ses frères et sœurs, c’est également se priver de main-d’œuvre gratuite et facilement corvéable. En conséquence, dans un monde rural peu mécanisé, les héritiers ont dû chercher ailleurs l’aide indispensable à la survie. Les termes de l’échange sont devenus les moyens nécessaires du fonctionnement social. Les voisins tiennent ainsi la place dévolue à la parenté proche dans d’autres systèmes d’organisation sociale. Ils sont les alliés, ceux sur qui l’on compte en cas de besoin, pour un coup de main aux champs ou ailleurs, ceux qui sont là en cas de malheur. Les relations établies entre voisins sont codifiées à l’extrême et sont l’un des éléments forts et incontournables de l’organisation sociale pyrénéenne. C’est par leur évocation que nous allons continuer l’analyse des actes d’état civil.

Certaines expressions utilisées par les employés du registre d’état civil évoquent des situations qui correspondent pleinement aux pratiques traditionnelles du système à maison. Cependant ces situations restent difficilement exploitables pour notre objet d’étude, car elles font partie intégrante des prescriptions données par le code civil napoléonien. Ainsi en va t-il pour la précision des positions de « voisin » (véziau en bigourdan) et de « plus proche voisin » des témoins d’un défunt ou d’une défunte.

En premier lieu, que signifie être « voisin » dans l’organisation sociale coutumière ? Les règles du système à maison codifient et organisent les relations entre les maisons et leurs résidents au sein du tissu social villageois. Ainsi les voisins situés géographiquement de façon contiguë à une maison de référence sont en position de relations d’entraides et d’échanges privilégiés et obligatoires avec cette maison. Dans une proportion conséquente de cas, autant en Pays Basque, en Béarn, en Aure et en Bigorre (aire régionale du système à maison des Pyrénées françaises), les relations de voisinage attachées à cette coutume ne concernent pas uniquement deux maisons en position de contiguïté, mais un groupe de plusieurs maisons. La maison la plus proche détient la primauté relationnelle sur les autres, ses résidents sont déclarés en « plus proche voisin » ou « premier voisin »12. Lors d’un décès, ces voisins sont automatiquement et rituellement réquisitionnés pour assurer l’intégralité des pratiques administratives et religieuses concernant l’enterrement et aider aux travaux de la ferme. Se retrouver en position d’intermédiaire entre la maison du défunt et l’administration, et venir déclarer le décès auprès des autorités compétentes, fait ainsi pleinement partie du rôle attribué aux voisins par les normes coutumières. C’est donc logiquement, au sein d’un tel système d’organisation sociale, que l’on retrouve les voisins (et plus les proches voisins) dans le rôle de témoins, déclarant aux autorités compétentes le décès de l’un des résidents de la maison contiguë à la leur.

Cependant ce rôle recoupe celui prescrit par les directives du code civil napoléonien qui stipule au livre premier13 intitulé « des personnes », Titre II, Chapitre IV, article 78 : « L’acte de décès sera dressé par l’officier de l’état civil sur la déclaration de deux témoins. Ces témoins seront, s’il est possible, les deux plus proches parens ou voisins… ». Les règles nationales étendant à l’ensemble du territoire français l’un des aspects particuliers de l’organisation coutumière régionale, il est difficile de considérer ce fait comme exemplaire de la marque particulière du système à maison. Pourtant si l’étude qualitative ne peut rien révéler du système coutumier, l’étude quantitative est toutefois révélatrice de sa prégnance. En effet, contrairement aux registres parisiens de la même époque, consultés par souci comparatiste, les transcriptions des actes de décès des Hautes-Pyrénées énoncent systématiquement, c’est à dire pour chaque décès, la présence des voisins en tant que témoins.

L’un des deux voisins peut être également parent du défunt, les villages pyrénéens du XIX° siècle sont des lieux d’interconnaissance où le jeu des relations d’alliance font des co-villageois des parents plus ou moins éloignés. Si pour l’acte d’état civil parisien le témoin est désigné en tant que parent du défunt, dans le cadre du système traditionnel pyrénéen et dans les retranscriptions officielles, c’est en tant que voisin qu’il a été réquisitionné à l’occasion du décès. Les actes civils pyrénéens le mentionnent d’ailleurs souvent en tant que parent et voisin du mort.

Cette même indication est faite lors des actes civils de mariage et concerne les témoins. Or, aucun énoncé du code civil concernant les actes de mariage, tant au Titre II « des actes de l’état civil », Chapitre III « des actes de mariage », qu’au Titre V « du mariage », n’oblige l’officier en charge des registres d’état civil à porter cette indication. L’officier, ainsi que le mentionne l’article 76, chapitre III du Titre II, doit simplement attester des « prénoms, noms âge et professions et domicile des témoins, et leur déclaration s’ils sont parens ou alliés des parties, de quel côté et à quel degré ». Il n’est, pour le code civil, à aucun moment question d’indication de relation de voisinage entre l’un des deux époux et ses témoins.

Pourtant, si les actes de mariage de la commune concernée par notre étude, pour le XIX° siècle, donne bien connaissance des noms et prénoms des témoins, de leur profession, de leur lieu de résidence et de leur lien de parenté avec les époux, ils ne s’arrêtent pas à ce simple énoncé, et cite systématiquement la position des témoins en tant que « voisin » de l’un ou l’autre des deux mariés. Mention de voisinage que l’on trouve, mais de manière bien plus exceptionnelle dans les registres parisiens de la même époque. Cette précision, faite de façon récurrente, correspond ainsi à la seule autre mention possible donnée par le code civil : celle d’allié. Et c’est tout « naturellement », ou culturellement devrait-on dire, que le voisin est assimilé par les rédacteurs locaux, à « l’allié » des prescriptions du code civil. Indiquer le voisin de façon systématique comme un allié, montre le caractère d’importance de cette mention pour les rédacteurs de ces actes, et pour la culture pyrénéenne. Cette indication, respectant le code d’état civil à la lettre, tout en en augmentant le degré de précision, donne à voir l’un des schèmes culturels du système traditionnel : l’importance donnée aux voisins comme un « allié » et intermédiaire quasi obligé entre une maison et l’administration.

Seuls les actes de naissance ne signalent pas la position de voisin des témoins, mais une lecture systématique des actes du XIX° siècle a montré que les deux témoins réquisitionnés lors de ces rédactions sont toujours les mêmes, parfois renouvelés lors de l’élection d’un nouveau maire ou lors du décès de l’un des deux témoins. Ces témoins officiels des naissances au village sont deux conseillers municipaux (ou consuls adjoints selon les époques).

En résumé, Une approche quantitative mettant en comparaison deux applications régionales, l’une Bigourdane et l’autre parisienne, oriente les résultats obtenus en faveur de la reconnaissance de schèmes culturels du système à maison, par la récurrence systématique de la mention faite du voisin et du plus proche voisin à chaque acte de décès. Cette orientation est renforcée de façon qualitative par la précision de la position de voisin donnée également à des parents venus déclarer le décès de l’un de leur proche. Critères de l’importance du voisinage dans le système à maison, confortés par l’emploi qui est fait des fonctions de témoins, voisins et alliés lors des cérémonies de mariage.

En outre, la précision des identités des témoins en voisins a l’avantage méthodologique de permettre à l’ethnologue et à l’historien de recomposer l’habitat du village pour la période analysée, et de classer les individus en sous-groupes géographiquement  différenciés.

Pour le moment, nous avons pu vérifier grâce à la lecture des actes civils, que la société étudiée correspondait bien aux critères marquants du système à maison. Mais si nous avons pu localiser son organisation typique, nous avons encore bien peu décelé de son fonctionnement. C’est ce que nous allons tenter maintenant d’élucider au travers de la mise au jour de sa stratigraphie sociale.

Au sein d’un système traditionnel d’organisation sociale, les maisons et leurs membres sont structurés selon un ordonnancement très stricte.

En ce qui concerne le classement des maisons, Georges Augustins décrit les villages du système à maison comme un « réseau de maisons hiérarchisées entre elles » (Augustins 1989 : 197), au sommet duquel se trouvent les « bonnes maisons »14. Gérard Lenclud (1983) et Emmanuel Le Roy Ladurie (1975) montrent également que la compétition est intense entre les maisons, afin de parvenir aux meilleures places de la hiérarchie sociale du village.

En ce qui concerne les individus, les normes du système ne reconnaissant comme héritier qu’un enfant et un seul, induisent l’organisation d’une hiérarchie au sein de la phratrie, avant même la naissance des frères et sœurs. L’héritier, le plus fréquemment le premier enfant mâle de la phratrie, en héritant, devient le chef de la maison « cap de maïdou15 », et possède, de ce fait, toute autorité sur l’ensemble de son groupe résidentiel. Il représente également vis à vis de l’extérieur, l’ensemble des individus vivant sous son toit.

Nous avons démontré ailleurs que les notions de prestige et d’honneur forment la toile de fond sur laquelle viennent s’inscrire les moindres faits et gestes de chacun des membres de la communauté d’interconnaissance. Elles jouent un rôle considérable dans l’attribution et la reconnaissance des places de chacun au sein du système hiérarchique villageois (Mercier, Garine et Hazard à paraître).

C’est de l’importance de la hiérarchisation sociale et du prestige donné (ou non) et reconnu (ou non), pour chacun des individus composant la société du système à maison, dont nous allons nous occuper et que nous allons essayer de déceler au travers des archives.

La première question qui se pose à l’ethnologue à la lecture des registres d’état civil dans le contexte particulier du système à maison, est celle de la possibilité d’identifier les « bonnes maisons », élément fort de la culture locale.

Il est bien évidemment possible de se reporter aux registres des matrices cadastrales de l’époque considérée et d’établir le constat de propriété de chacun des individus. Les gros possesseurs de terre ont, selon de larges probabilités, un fort potentiel pour faire partie d’une maison en position hiérarchiquement enviable. Cependant, les matrices cadastrales ne citent que très rarement l’appartenance des individus à telle ou telle autre maison. Pour être réalisables et rentables, la lecture et l’analyse des matrices cadastrales ne peuvent se faire que dans un second temps de la recherche. Il n’est pas possible, en effet, d’ouvrir les folios des propriétaires au hasard. Il est avant tout nécessaire d’identifier clairement les acteurs sociaux et d’établir les liens de chacun d’entre eux à l’élément incontournable de la culture régionale : la maison. Autrement dit, la première démarche est celle de l’établissement du système de parenté du village concerné par l’étude et le référencement des individus à leurs maisons respectives.

Or, il est bien évident que le code napoléonien ne nous dit rien de cet aspect, et que le formatage des directives données quant à la retranscription des actes de naissance, mariage et décès, ne saurait faire apparaître une différence de traitement entre deux individus proclamés égaux dans les textes.

Cependant, les officiers en charge de l’état civil ont laissé des indices de l’organisation structurellement hiérarchisée de leur société. Nous allons les présenter au travers de plusieurs exemples.

Le premier est celui de la mise en avant de titres honorifiques d’un individu et du traitement social que ces titres entraînent quant aux résidents de sa maison. Le deuxième est celui du prestige lié à l’exercice de charges publiques. Nous verrons enfin le problème des métiers exercés et de la hiérarchie socioprofessionnelle qu’ils impliquent. Il nous restera à analyser les moyens employés par certains afin de conserver la stratification sociale en l’état, et les forces opposées visant à mettre à bas l’ordre établi.

Afin de comprendre les indications discernables dans les archives, il sera nécessaire d’effectuer des aller-retour entre présent et passé. Nous décentrerons parfois quelque peu notre attention des registres d’état civil, afin de mieux y retourner.

Peu avant la moitié du XIX° siècle, un fils aîné, futur héritier, épouse une jeune fille. Nous les nommerons François et Louise.

Les registres d’état civil indiquent pour chaque acte l’identité et la fonction du rédacteur de l’acte civil : maire ou maire adjoint. Grâce à notre étude de parenté et des recherches sur les liens entretenus entre maison et pouvoir, nous savons que François appartient à une maison dont les occupants ont plusieurs fois été élus à la mairie. Le père était le maire précédent. L’oncle paternel, qui rédige l’acte de mariage, est l’adjoint au maire du moment et deviendra le prochain maire. Le cousin patrilatéral est l’un des futurs maires. Ces premières indications nous donnent tous loisirs d’imaginer que nous sommes face à une « bonne maison ».

Nous apprenons que le père est agriculteur et la mère ménagère. Le métier de François n’est pas donné. Mais nous reviendrons plus tard sur la problématique des dénominations des métiers et des indications qu’elles portent.

Qu’en est-il de Louise ? Le dépouillement systématique des actes d’état civil nous a appris qu’elle est la seule fille de la phratrie. Elle a un frère aîné qui sera l’héritier de sa maison et sera désigné en cultivateur, et un frère puîné qui deviendra militaire. Nous ne pouvons, à ce stade, rien imaginer de la position hiérarchique de sa maison, si ce n’est qu’ayant pris connaissance de la bibliographie existante sur les relations matrimoniales dans un système à maison (entre autres Augustins 1989, Le Roy Ladurie 1975), il est fort à supposer que Louise se mariant à un jeune homme issu d’une maison « en vue », doit, selon de fortes probabilités, être également d’une « bonne maison ».

De quelle marge de manœuvre dispose le rédacteur pour retranscrire des indices de l’appartenance de Louise à une bonne maison, tout en respectant à la lettre les directives nationales ?

Dans l’article 34 du premier Chapitre concernant les dispositions générales du Titre II du code napoléonien est écrit : « les actes d’état civil énonceront l’année, le jour et l’heure où ils seront reçus, les prénoms, noms, âge, profession et domicile de tous ceux qui y seront dénommés ». Au Titre II, l’article 76, alinéa 3 du Chapitre 3 concernant le mariage, précise qu’il sera indiqué : « les prénoms, noms, profession et domicile des père et mère ».

Le père de Louise est militaire à la retraite. Sa mère est femme au foyer, ce qui en terme de l’époque se dit ménagère. L’officier d’état civil aurait pu se cantonner à une transcription simple, que l’on trouve de façon générale pour l’ensemble des actes des registres de la commune, et énonçant par exemple : Dupont Bernard, militaire retraité, âgé de x années, domicilié à x-village. Idem pour la mère.

Cependant le procédé dithyrambique de désignation des civilités des parents de Louise et l’abondance de détails autour de l’énoncé de la profession du père, montrent la qualité de la maison dont provient la jeune fille.

L’adjoint au maire, futur oncle par alliance, ne donne pas directement les noms et prénoms des père et mère de Louise, ni même de Louise, mais les fait précéder des mentions « Monsieur, Dame et Damoiselle », avec les majuscules qui conviennent. Ce qui n’est employé qu’exceptionnellement au cours des différents actes civils et ne peut être que remarqué.

Nous apprenons de plus que Monsieur père est « capitaine retraité, chevalier de la légion d’honneur ». Nous sommes face à deux termes, dont aucun ne définit un métier, mais dont les deux désignent d’une façon habile une position sociale, tout en pouvant fort bien être intégré à l’énoncé napoléonien de « profession ». Le premier terme « capitaine » désigne un grade, soit un échelon statutaire à l’intérieur de la carrière militaire. Le second est un titre, une décoration prouvant une valeur quelconque et la reconnaissance publique qui lui est liée. Sa citation n’est pas prévue par la loi, donc aucunement obligatoire. Ce luxe de précision, grade et titre honorifique, liés et accolés de façon habile, sont ici employés en lieu et place de la profession du père. Effectivement, le lecteur de l’acte civil comprend bien la carrière militaire embrassée par le père de Louise, et en connaît même le succès, sans que jamais ne soit énoncé la stricte désignation de son métier : militaire. Pourtant ce métier est clairement nommé du terme de militaire par les prescriptions aux actes civils. L’intégralité du chapitre V du Titre II leur est consacré sous l’intitulé : « des actes de l’état civil concernant les militaires hors du territoire de la République » et plusieurs articles évoquent la situation des militaires face au mariage (permissions accordées à titres exceptionnelles) ou à la mort (rédaction des actes de décès des militaires morts sous les drapeaux).

Les précisions et le luxe de détails enrobés d’un flou fort certainement calculé quant à la dénomination de la « profession » de Monsieur père de Louise, classent immédiatement l’individu au sein d’une échelle de valeur sociétale. Papa fait partie de l’élite du village et est reconnu en tant que tel par ses pairs, en l’occurrence l’adjoint au maire, officier d’état civil. Les civilités dithyrambiques (Monsieur, Dame et Damoiselle) finissent de fournir des indications précises sur la valeur de la maison. Nous sommes « entre soi » et les bonnes maisons épousent les bonnes maisons.

D’ailleurs le traitement fait quant au « métier » de Monsieur père n’est pas un fait isolé et il est possible d’établir une grille de la hiérarchie sociale de l’époque grâce aux formulations et traitements des charges publiques et des professions. Ce que nous aborderons successivement.

Les maires du XIX° siècle possèdent, hormis un seul, une signature que nous qualifierons d’imposante par rapport à l’ensemble des signatures laissées par leurs concitoyens. D’une part cette signature prend une place conséquente, d’autre part, elle est additionnée de boucles, pleins et déliés, arabesques de toutes manières, la mettant invariablement en valeur à une époque ou peu des villageois savent écrire. La fonction du maire est systématiquement accolée à sa signature. Ecartons-nous quelques temps des archives, afin que l’observation du présent éclaire les toutes légères traces du passé inscrites dans ces manières de signer.

Les plus hautes fonctions dans les villages Hauts-Pyrénéens ne sont pas nombreuses : il s’agit

de maire, maire-adjoint, et président des sociétés gérant les estives16. Les fonctions de maire et présidents de ces sociétés n’étant jamais réunies dans les mêmes personnes, mais d’après mes observations de terrain, toujours distribuées envers des personnes issues de maisons en relation d’alliance17.

Georges Augustins (2006) décrit combien la charge de maire était valorisante dans les années 1970. Les observations réalisées lors de nos différents terrains pyrénéens pendant les cinq dernières années montrent la même chose. La population ne nomme d’ailleurs plus par son prénom ou son nom de famille, celui d’entre eux qui était le copain d’école, celui que l’on a connu petit et vu grandir, celui pour qui on a finalement voté, mais tous l’appelle « le maire ». Les alliés avec considération, les opposants sur un ton de dénigrement masquant difficilement une jalousie parfois exacerbée. Mais si considération et jalousie s’adressent à la personne, le respect est pour la fonction de maire, distributrice du prestige de la plus haute place de la hiérarchie villageoise.

La femme du maire est appelée « la mairesse ». Cette façon de dire ressemble curieusement à celle employée, il y a quelques temps, pour nommer un individu possédant un titre de noblesse, le titre du mari s’étendant à sa femme.

Ici, la charge de maire est quasiment héréditaire, les pères maires forment les fils afin qu’ils soient en meilleure posture pour être élus leur tour venant. Quand, certainement par souci de donner le change, ce n’est pas le fils, il s’agit immanquablement du neveu. Procédés que l’on met au jour pour le village du XIX° siècle qui nous occupe, procédés toujours d’actualité et observés pendant nos différents terrains.

Bien que la fonction de maire soit une charge élective conçue par la république dans un système de méritocratie, il est possible de distinguer le détournement de ce fonctionnement démocratique au profit d’agissements plutôt aristocratiques. La détention de la charge publique agit à l’identique de la possession d’un titre de noblesse et « anoblit » littéralement son détenteur. Cet anoblissement s’étend à l’ensemble du groupe familial et le prestige qui en découle, mis en valeur par le respect donné au détenteur de la charge, place la maison du porteur du titre de maire, au sommet de la hiérarchie villageoise. Il est ainsi culturellement « normal » que l’aîné soit l’héritier, parmi l’ensemble des héritiers il est toujours culturellement « normal » que ceux des meilleures maisons soient aux places les plus hautes de la hiérarchie locale, et tout comme le statut d’aînesse, il n’est pas culturellement anormal que les meilleures places soient héritées donc héréditaires.

Ce qui serait intolérable ailleurs, est ici pratiquement intégré et inhérent au système à maison, qui, rappelons-le, est tel que l’a défini Claude Lévi-Strauss, d’essence assez proche du système aristocratique. Sans faire trop de surinterprétation, notre connaissance du terrain nous incline à proposer que c’est de cette position sociale au sein de la hiérarchie du village dont rendent compte les signatures imposantes des maires du XIX° siècle.

Ayant l’occasion de nous pencher ultérieurement sur le système de réseau de clientèle des détenteurs du pouvoir, nous ne ferons qu’évoquer brièvement les charges dont ils gratifient leurs alliés. Ces charges sont à la fois la récompense de la fidélité des occupants d’une maison envers une maison mieux placée, mais également un des moyens de « tenir » certains villageois dans une position de dépendance18. Ces charges, qui procurent des revenus en supplément à ceux de l’activité principale, fournissent, de ce fait, les moyens de « tenir la maison », c’est à dire d’être capable de conserver en totalité les terres et bâtis hérités des aïeux, et de les transmettre aux générations futures.

Parmi les charges publiques du XIX° siècle, nous trouvons entre autres : « garde de la société syndicale », « garde champêtre » et aussi « cantonnier » qui procurent un salaire et un emploi stables dans une société sans aucune sécurité sociale19. De fait, toutes les charges-métiers dont le recruteur est le maire ou les présidents des sociétés syndicales de montagne.

Si nous poursuivons notre examen des personnes en charge de fonctions publiques (fonctions qui se professionnalisent au fil du temps) jusqu’à nos jour, secrétaires de mairie, cantonniers, employés communaux polyvalents (parfois appelé localement le « valet commun ») personnels de cantine scolaire, personnels employés par la société syndicale des montagnes et la CUMA, personnels d’accueil aux sites touristiques, sont des postes qui sont attribués aux personnes du village qui, d’une façon ou d’une autre, sont liées aux détenteurs du pouvoir local20.

Le mariage de François et Louise évoqué plus haut (à notre époque, nous dirions de Louise et François) précède celui de deux jeunes gens que nous appellerons Pierre et Jeanne. Les deux mariages ont lieu à peu de temps d’intervalle et sont célébrés par le même adjoint au maire. Le premier mariage est retranscrit sur trois pages, le second sur deux seulement.

Pierre et Jeanne sont d’extraction sociale modeste, le père de Jeanne est brassier (c’est à dire qu’il vend la force de ses bras à la tâche) et sa mère est ménagère. Pierre est journalier (il vend sa force de travail à la journée).

Les noms et prénoms de tous les participants à ce mariage ne sont précédés d’aucune mention particulière, pas de monsieur ou madame, avec ou sans majuscule. Alors que Damoiselle Louise (premier mariage) est décrite comme étant « sans profession » (la position sociale de sa maison l’abstient vraisemblablement de tout travail). Jeanne est déclarée « sans autre métier que celui de brassière ». Autrement dit, « brassière », qui fournit bien un revenu que l’on imagine sans trop de peine relativement faible, n’est pas pensée par notre rédacteur adjoint au maire, comme un « métier », c’est à dire un exercice convenable pour se procurer un pécule, puisque c’est à défaut de toute autre possibilité qu’il déclare Jeanne comme brassière. Alors que la précision de Louise comme « sans profession » semble lui donner un vernis social supplémentaire.

Nous ressentons, par ces formulations brèves mais efficaces, quel peut être le bas du classement hiérarchisé des professions pour notre officier en charge de l’état civil. Le bas de l’échelle sociale est représenté par les brassiers et brassières, occupation des laissés-pour-compte, des sans grade ni prestige : les habitants des maisons pauvres. A l’opposé se trouvent les jeunes filles dédouanées de l’obligation de travailler, grâce à la position sociale occupée par leur maison.

Il nous a été loisible d’établir un comparatif assez exemplaire entre ces deux traitements d’un même acte civil, à peu de distance, et rédigé par une seule et même personne. Il est évident que nous pourrions poursuivre cet examen sur l’ensemble des actes, détailler chacun d’entre eux sur l’ensemble de la période du XIX° siècle, ce qui nous entraînerait vers un descriptif, certes minutieux, mais long et finalement assez rébarbatif parce que redondant. Il aurait également fallu noter de façon systématisée tous les éléments concernant cet axe de recherche, or, nous avons découvert ces éléments au fur et à mesure. C’est pendant le dépouillement progressif de ces archives que ces faits ont saillis de la masse des informations classiquement contenues dans des registres d’état civil et que l’intérêt du décryptage culturel au travers des normes nationales a émergé.

Si le manque de collecte systématique empêche de citer tous les exemples lus, si le temps considérable nécessaire à l’analyse de l’ensemble des registres d’état civil pour le XIX° siècle (six mois à plein temps) est un frein quant au renouvellement de sa réalisation, il est néanmoins possible d’exploiter les prises de notes faites tout au long de la lecture et d’en faire une synthèse.

Nous trouverions tout d’abord que, non pas les bonnes, mais ce que nous nommerons les « meilleures maisons », sont celles dont les résidents n’ont plus besoin d’exercer aucun métier. Ainsi, les mentions de « rentier » ou « rentier propriétaire » figurent-elles en bonne place dans le palmarès du classement socioprofessionnel.

A niveau égal viennent les maisons dont les héritiers ont opté pour un choix de professions, qui, bien que liées d’une manière indirecte à la terre, commencent à s’en écarter sensiblement : on ne remue plus la terre, le contact n’est plus direct. Ces personnes exercent des professions libérales de l’époque, et en plus, afferment ou emploient brassiers, journaliers et laboureurs sur leurs terres. Nous trouvons là des « artistes vétérinaires » et des « barbiers », des géomètres, des notaires. Il est fort compréhensible que le vétérinaire21 dans une société où l’élevage tient une place considérable, se trouve dans une position pivot. Nous retrouvons tous ces vétérinaires aux postes clés du pouvoir. Ils sont maires et maires adjoints.

Le barbier (chirurgien-médecin de l’époque), a effectué deux mariages en gendre successifs. est conseiller municipal et remplace l’un des témoins manquants quand les besoins s’en font sentir. Nous reviendrons sur son histoire particulière.

Les notaires, que l’on ne trouve pas sur le territoire de la commune observée, sont issus des villages avoisinants. Ils occupent une position très attractive pour les filles des bonnes maisons de notre commune, qu’ils épousent de façon régulière.

Le géomètre effectue un mariage en gendre. Il contracte mariage avec une fille native d’une bonne maison, et il consolidera le patrimoine par des achats constants de terres, au moment où certains de ses voisins, en faible posture économique, feront le choix de l’exil. Ce géomètre deviendra conseiller municipal. Ses descendants et les occupants de sa maison22, jusqu’à aujourd’hui, seront « cultivateurs » et « éleveurs » et ils assureront également les fonctions de président et garde de la société syndicale, charges exercées en alternance avec les résidents de l’une de leurs maisons voisines.

On assiste ensuite à la montée en puissance des « instituteurs » à partir de la Troisième République et leur appartenance systématique aux bonnes maisons (ce qui du reste est toujours d’actualité pour le corps enseignant). Ces instituteurs sont systématiquement enrôlés par le pouvoir local pour le siècle qui nous occupe.

Enfin, les bonnes maisons sont celles dont les occupants sont plus traditionnellement « cultivateur » ou mieux : « propriétaire cultivateur ». Ces mentions désignent des personnes qui possèdent la terre et les moyens de l’exploiter (cultivateur), ou de la faire exploiter (propriétaire cultivateur). Etre cultivateur, c’est être d’abord et avant tout, reconnu comme possesseur de terres, donc héritier.

Tous ces gens, à un degré ou un autre, à un moment ou un autre, sont des participants au pouvoir local. Ils sont le point culminant de la hiérarchie sociale, ils sont les bonnes maisons, ils possèdent tout à la fois terres et argent, pouvoir et prestige.

Entre eux et les « petites gens » sont intercalés les villageois qui exercent une des professions artisanales qui prennent de plus en plus d’importance au XIX° siècle.

Il convient de préciser que les métiers de l’artisanat, au sein de la culture du système à maison, étaient exercés, au XIX° siècle, par une classe bien précise d’individus : ceux qui n’ont pas de terres, parce qu’ils n’en ont pas héritées. Ils sont donc les cadets restés au village et ayant choisi de fonder une famille, malgré leur position de puîné. N’héritant pas, ils ont dû créer une maison et trouver de quoi subvenir à leurs besoins. L’exercice de ces métiers se transmet souvent de générations en générations, surtout ceux nécessitant un investissement parfois lourd (forge, moulin). C’est à nouveau le droit de primogéniture mâle qui est favorisé lors de cette transmission.

A la lecture des états civils, nous pouvons distinguer deux types de profession artisanale. Cette distinction est fondée pour un premier groupe sur la  proximité des personnes qui les exercent avec le pouvoir et la relation de ces métiers avec une place incontournable dans l’exercice des activités d’agriculture et d’élevage. Quant au second groupe, ils sont souvent déconnectés de la terre tout autant que du pouvoir en place. Par contre, l’analyse d’autres documents, en particulier une lecture rapide des registres des délibérations communales, montre qu’ils font régulièrement (mais non obligatoirement ou systématiquement) partie du groupe politique d’opposition.

Pour le premier groupe, nous avons déjà évoqué les vétérinaires, barbiers, géomètres et notaires qui sont les éléments types placés au sommet de ce classement. Il est possible également d’évoquer les professions de « charrons » (les fabricants et réparateurs des charrettes) et de « meuniers » qui font souvent partie du conseil municipal, de « forgerons » dont l’un d’entre eux fut maire au tout début du XIX° siècle, et dont les descendants, également forgerons, seront adjoints au maire et conseillers municipaux.

Il convient aussi d’évoquer les professions « d’aubergistes » et de « cabaretiers » qui s’exercent dans des lieux d’opportunité de rencontres, donc des lieux de possibilité de communication pour le pouvoir de l’époque analysée (XIX° siècle). Ces personnes sont très souvent citées sur les registres d’état civil. Deux aubergistes sont systématiquement les témoins des actes de naissance de la plupart des enfants nés au cours du siècle et ils sont régulièrement choisis comme témoins de mariage.

Dans le second groupe, nous citerons les « tailleurs d’habits » et « fabricans ou faiseus de cuillers, de manches d’outils et de chaises » qui sont les tourneurs sur bois de l’époque, les « scieurs de long », les « sabotiers », les « tailleurs de pierres » et les « escarpeurs » (ouvriers qui grimpent aux parois afin de préparer l’excavation des plaques de minerai)  ainsi que toutes les professions en relation avec l’extraction des minerais.

Les personnes exerçant ces métiers ne font évidemment pas toutes partie du groupe d’opposition, mais leur représentation est néanmoins très conséquente.

Il convient de signaler, avant d’aborder les places les plus modestes de la hiérarchie sociale locale, que l’on trouve dans les actes civils la mention de « laboureur » qui apparaît appartenir à la classe moyenne. Le laboureur est celui qui possède une paire de bovins et les outils nécessaires aux labours (attelage et charrue). Cependant cette position n’est qu’une étape de la vie des fils aînés, qui, en attente de recevoir leur héritage, travaillent pour leurs pères et leurs maisons, grâce au bétail de celle-ci.

Nous ne possédons malheureusement que peu de renseignements sur ceux que nous nommerons « les petites gens » effectuant les emplois précaires de l’époque. Ceux-ci n’apparaissent souvent qu’au seul moment de leur naissance (quand ils sont nés au village), parfois de leur mariage et plus rarement de leur mort quand ils n’ont pas dû choisir le chemin de l’exil. Ils ne sont pratiquement jamais désignés comme témoins au mariage, à moins d’être proches parents de l’un ou l’autre des deux mariés. On trouve en vrac tous les « domestiques, valets, servants, brassiers, journaliers, chiffonniers, charbonniers » (au masculin comme au féminin).

Il est remarquable que ces petites gens, quand elles se marient, choisissent des témoins faisant partie de la strate sociale intermédiaire. Seuls les employé(e)s domestiques choisissent leurs patrons haut-placés.

Une mention spéciale doit être faite pour les « vachers » et « bergers », qui bien qu’étant un métier de très faible rapport, est en fait une occupation professionnelle qui correspond plus à la place réservée aux cadets au sein de la phratrie, qu’une profession stricto-sensu. Il ne nous a cependant pas été possible de discerner un traitement spécifique dans les archives indiquant leur position toute particulière donnée par la culture pyrénéenne.

Nous mentionnerons également le fait que quelques individus sont décrit comme « vagabonds » et/ou « ayant perdu la raison ». Deux exemples ont été relevés et notés, mais ils sont plus nombreux. Dans la seconde partie du siècle, une femme est décrite comme sans ressource ni parent et « folle », et un vieil homme est déclaré « mendiant ». Leurs apparitions et descriptions dans les registres d’état civil se font uniquement au moment de leur décès. Ces individus sont signalés comme étant pris en charge tour à tour par plusieurs des maisons du village. Cette société ultra hiérarchisée, dure envers elle-même, semble néanmoins savoir faire preuve de charité envers les plus démunis.

A la lecture du chapitre précédent, évoquant les possibilités de discerner le phénomène de hiérarchisation sociale de la société par les traces qu’ont pu en laisser les rédacteurs de l’état civil, il m’est apparu que l’on pouvait penser cette société villageoise comme une entité stratifiée et inchangée à tout jamais et depuis toujours. Or, en ethnologie, il est bien connu que toujours n’existe pas. Les sociétés pyrénéennes référencées au système à maison ont certes des tendances fixistes très nettes et font tout ce qu’il est loisible d’imaginer pour se reproduire à l’identique, mais des soupapes existent, et les gens malins savent les trouver et s’en servir. Ceci vaut pour la hiérarchie.

Quelle est l’apparente reproduction hiérarchique de la société ? Le fils aîné d’un notable, qui deviendra l’héritier, a toutes les chances de se retrouver dans une position égale à tous points de vues à celle de son père. Une fille de notable a également toutes les chances de devenir femme de notable. Georges Augustins (1989) a montré tous les processus de transmission et les jeux d’alliance matrimoniale au sein du système à maison, pour que les fils et les filles deviennent ce que les pères et les mères étaient.

Il n’est apparemment pas de mobilité sociale possible.

Cette société ne risque que peu d’éclatement par voie interne, puisque les possibles dissidents et réclamants qui sont les cadets, sont pour la plupart, voués à l’exil. Ceux qui restent sont soumis à l’aîné, qui leurs concède en général quelques bêtes en propre pour subvenir à leurs besoins personnels : une sorte d’argent de poche sur pattes disponible à tout moment. Maigre concession visant à la paix sociale. De plus, les cadets restant au village, dans la maison de leur aîné, passent une grande partie de l’année à garder les troupeaux en estive, loin du village. Les cadettes quant à elles, vivant dans une société d’hommes à une époque où la femme doit se tenir à la place définie par le père puis par le mari, n’ont sans doute pas même idée d’une rébellion possible.

La société du système à maison dans sa plus stricte application est bien réellement verrouillée, ceux qui tiennent le haut du pavé reproduisant les élites du lendemain.

Mais une société ne pourrait fonctionner si aucun espoir d’amélioration de ses conditions de vie n’était permis. Bien sûr les élites ont distribué les cartes de façon à être assurer de rafler les meilleures mises. Les voies pour les places éminentes de la hiérarchie locale sont bel et bien barrées, et les tenants du pouvoir s’arrangent pour se repasser le flambeau de génération en génération.

Cependant, malgré une extraction modeste, il existe quelques moyens d’approcher le pouvoir. De faire partie, non pas des happy fiew, mais de leur entourage proche. Il devient aussi possible, à partir du XIX° siècle, de miser sur le mérite fourni par la réussite économique. Les meilleures maisons auront tôt fait d’investir cette voie nouvelle, à l’exemple des vétérinaires évoqués plus haut. Quelques malins emprunteront également cette voie afin de faire de leur maison, une « bonne maison ». N’ayant que peu, ou pas, les moyens de se former aux professions nécessitant l’investissement d’une formation universitaire longue, ils exploreront les double, voire triple-activités, sans compter leur temps et leurs efforts mais en comptant leurs gains.

Nous envisagerons donc tour à tour, par le biais des archives, comment le XIX° siècle fonctionne en charnière entre deux règles d’organisation socio-économique intégrées au système à maison : soit le passage d’une société organisée selon des principes aristocratiques (naissance et privilèges) à une société organisée selon des principes bourgeois (rationalité économique et méritocratie).

Tout d’abord distinguons les groupes en présence pour le village qui nous occupe.

Nous avons vu que les propriétaires des bonnes maisons possèdent tout à la fois terres, argent, pouvoir et prestige. Dans le système à maison, ces termes fonctionnent en boucle. La possession du pouvoir et de la terre, base à une bonne assise économique, fournit une partie des caractéristiques nécessaires à la reconnaissance par les villageois, du prestige de l’un d’entre eux. Cette reconnaissance le place en bonne position d’obtenir et/ou de conserver le pouvoir et d’être en mesure de maintenir, voire d’augmenter son assise économique et sa position au sein de la hiérarchie. Tout ceci suppose un préalable : le respect des principes traditionnels de la primogéniture mâle conduisant à l’héritage.

Il n’y a, au village, que quelques maisons qui soient en position de tenter la compétition pour les meilleures places. Ces maisons se répartissent en deux groupes : celles qui possèdent déjà le pouvoir et le conservent jalousement, quitte à l’échanger entre cousins pour donner le change, et un groupe d’opposition faisant son apparition durant le XIX° siècle, et limité spatialement à un quartier décentré de la commune.

Le problème pour les résidents du premier groupe est alors simple : cantonner l’opposition à un quartier et un seul. Ainsi convient-il de posséder des alliés sur lesquels il est possible de compter au moment des élections.

Or, il nous est apparu envisageable de discerner les réseaux clientélistes à la lecture des actes d’état civil. Cette possibilité est de deux ordres : quantitative et qualitative. Nous traiterons nos données grâce à la méthode qualitative, quant au quantitatif, une fois encore, il aurait fallu prévoir ce que l’on allait trouver, plutôt que le découvrir au fur et à mesure. Il aurait alors été réalisable de quantifier précisément ces données, de dresser le réseau relationnel du village sur des moments clés du XIX° siècle et d’en donner une représentation graphique. A défaut de pouvoir le faire, il est cependant possible d’en indiquer la méthode. Il s’agit de repérer et de répertorier systématiquement les témoins des mariages, et de les comptabiliser. Nous excluons de cette recherche les témoins des décès, qui dans le système à maison, sont obligatoirement les voisins, et les témoins des actes de naissance qui sont systématiquement pour tout le XIX° siècle les adjoints au maire ou deux conseillers municipaux. Une fois comptabilisés, un schéma retraçant le nombre et la force des liens entre les maisons du village donne une bonne indication de l’organisation géographique du pouvoir.

Portant notre attention sur les témoins aux mariages, nous nous apercevons que les mêmes individus sont choisis de façon régulière par une majorité des villageoises et des villageois, toutes strates sociales confondues. Ce qui ne signifie pas pour autant que tout le monde sélectionne les mêmes personnes et que seule une maison détient l’intégralité du pouvoir local. Si l’on reporte les choix de témoins des jeunes mariés (par eux-mêmes ou leurs parents) sur une carte communale, on s’aperçoit très vite que deux groupes se distinguent nettement.

Le premier, qui tout au long du XIX° siècle détient tous les postes clés du pouvoir, est situé au centre du territoire communal. Les maisons et les terres de ce groupe (maires et présidents des sociétés syndicales de la haute et de la basse montagne) sont en bordure de rivière et jouxtent, ou se mêlent, à tous les hameaux où des personnes exercent des charges publiques (gardes des sociétés syndicales, gardes champêtres, conseillers municipaux, etc.).

Le second groupe habite un hameau que nous nommerons fictivement Coumelade. Ce groupe et ce hameau sont décentrés au Nord-Est de la commune, sur un plateau qui domine le village. De ce plateau, l’accès au village est fastidieux, le dénivelé étant important (environ 300 à 400 mètres sur une distance de trois à quatre kilomètres). Par contre l’accès au hameau du village voisin se fait en pente douce en une quinzaine de minutes de marche. Le choix des conjoints, hormis quelques exceptions relativement rares, se fait au hameau du village voisin, et peu dans la commune d’appartenance. A l’intérieur de ce groupe, deux maisons d’une même famille d’origine détiennent une grande proportion de terres. Leurs occupants, se tenant aux strictes règles d’héritage du système à maison, ne diviseront jamais leurs terres. L’une des deux maisons augmente même de manière considérable ses possessions tout au long du XIX° siècle. Les habitants de cette dernière maison se sont trouvés de façon régulière à la tête du parti d’opposition.

Les actes civils portent en eux une indication forte de ce fonctionnement. Ils montrent que les habitants du hameau Coumelade choisissent comme témoins de leur mariage, les résidents de ces deux maisons, qui ne sont que très peu choisis par les habitants des autres hameaux de la commune. A l’inverse, les autres hameaux ne choisissent que très rarement les résidents des deux maisons du quartier Coumelade pour témoins. A une exception près (exception qui a dû faire sensation à l’époque puisque l’un des neveux de l’opposant politique à la mairie a épousé une des filles du maire en place) il en va de même pour le choix des époux.

Si l’on se reporte à la situation actuelle (qu’il nous a été possible d’observer en trois mois de terrain) on se rend compte que les oppositions, tant dans la lutte pour le pouvoir que dans le choix des affinités, fonctionnaient jusqu’aux dernières élections23, exactement de la même manière et pour les descendants de ces mêmes maisons. Les habitants du village l’expriment d’ailleurs ainsi : « entre ceux de Coumelade et ici, il y a toujours eu des rivalités. Ils ont la tête dure là-haut », et ceux de Coumelade nous dirons « ils sont toujours dans l’ombre ceux du trou ! ». Propos évoquant bien évidemment dans les deux cas, des traits supposés de caractère.

Georges Augustins (1989) a largement démontré le fonctionnement de cette mobilité, nous ne ferons que l’évoquer rapidement par un cas exemplaire.

Pour un cadet, le seul moyen d’éviter tout à la fois l’exil et le célibat, est de devenir héritier par sa femme interposée : soit de contracter un mariage en gendre. Ce qui est vrai pour un cadet l’est d’autant plus pour un enfant trouvé. Nous avons évoqué plus haut un « barbier ». Cet homme est déclaré sur son acte de mariage, comme ayant été un « enfant trouvé à Tarbes ». Sans parent, donc sans maison ni héritage, notre barbier va effectuer deux mariages.

Sa première femme est issue d’une maison de « cultivateurs » (donc, comme nous l’avons vu, d’héritiers) située dans le premier tiers de la côte menant du centre du village au quartier Coumelade. Les résidents de cette maison, sans jamais être aux commandes directes du pouvoir local, feront de temps à autres partie du conseil municipal24. La position de cette maison au sein du réseau clientéliste des tenants du pouvoir, donne à notre homme la possibilité de participer à son tour au conseil municipal.

Quelques temps après le décès de sa première femme, notre barbier se remarie. Son choix s’est porté sur l’une des descendantes du premier maire-forgeron du XIX° siècle, que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer plus haut. Or, cette maison est toujours très proche du pouvoir par différents liens d’alliance (matrimoniale entre autres). Le moment du second mariage du barbier coïncide avec son apparition régulière et fréquente en tant que témoin dans las actes de naissance et de mariage.

L’enfant trouvé, n’héritant par définition de rien, n’aurait pas dû, au sein du système à maison, être considéré au point de représenter ses co-villageois. Or, partant d’un contexte difficile, sa réussite est éclatante. Si son métier de barbier peut être considéré comme l’un des tenants de sa réussite sociale, il doit sa réussite politique à ses deux femmes et aux positions entretenues par leurs deux maisons respectives au sein du réseau clientéliste local.

Nous avons évoqué le XIX° siècle comme une époque charnière. Penchons nous maintenant sur la réussite de la seconde maison.

Les registres d’état civil révèlent l’existence et l’ascension sociale d’une maison qui n’auraient jamais dû exister au sein du système à maison stricto sensu. Existence par les moyens mis en œuvre pour éviter l’exil puis l’exode rural, d’où les récurrences constatables dans les archives officiels des naissances et des mariages de ses résidents au fil des générations. Ascension remarquable à la lecture systématique des actes civils par le choix régulier et croissant des habitants de cette maison comme témoins aux mariages de ses voisins. Les registres d’état civil sont donc porteurs d’indices d’un phénomène qu’il convient d’éclairer. Cette explication ne se trouvant pas dans les registres d’état civil, qui ne sont que le support écrit de la mémoire de ce fait, nous les laisserons de côté le temps de parvenir à cerner les faits nécessaires à l’analyse.

Quittons la place de l’église au centre du village. Après une marche vigoureuse, nous voici au quartier Coumelade. Nous avons déjà rencontré la maison dont nous allons nous entretenir, il s’agit de la maison « Lane », ses résidents se nomment Sarrat.

Au sein du système d’organisation sociale pyrénéen, le succès de cette maison tient de l’hérésie. Cette réussite n’a toutefois jamais pu être concrétisée par une victoire à un poste suprême du pouvoir local (maire ou président de l’un des syndicats de montagne). Les Sarrat,  résidents de la maison Lane, sont encore contenus à ce jour au rôle d’opposants.

Quel est le trajet particulier suivi par les différents héritiers, permettant à leurs descendants, de se positionner en compétiteurs à la place de maire ?

Peu après la révolution française, naît Liliane de la maison Sahüquèt. Bien qu’étant l’aînée de la phratrie, elle n’a que peu de chance d’hériter, puisqu’elle a des frères qui sont des héritiers-cultivateurs tout désignés. Qui plus est, au début du XIX° siècle, Liliane donne naissance à un enfant, sans qu’il y ait de père déclaré.

Le traitement réservé aux filles-mères est, dans les Pyrénées de cette époque, peu enviable25. Les actes civils de notre village en sont une retranscription fidèle : les déclarants de la naissance des enfants naturels, sont dans la très grande majorité des cas, non pas un proche parent (père de la jeune fille-mère ou son frère, voire l’oncle cadet) mais la sage-femme (que l’un des maires nomme « l’accoucheuse ») et qui n’est en aucun cas une proche parente. Dans la majorité des cas, le seul lien que l’on puisse trouver entre la sage-femme et la fille-mère est qu’elles habitent le même village. Dans les rares exemples où la déclaration de naissance hors mariage est faite par un proche, il s’agit invariablement de la grand-mère. Ce sont les deux seuls moments où des femmes apparaissent comme témoins dans des déclarations d’actes civils du XIX° siècle. La volonté des résidents de la maison de ne pas venir reconnaître l’enfant montre ostensiblement que l’on ne se déplace pas pour un bâtard. La faute est reconnue de façon publique, rejetée sur la fille-mère et suit l’enfant. Dans ces conditions, difficile de trouver sa place au sein de la société villageoise, et plus encore à l’intérieur de la hiérarchie locale. L’exil est dans la plupart des cas la solution : les enfants nés de père inconnu réapparaissent rarement dans les actes civils du village, en dehors du moment de leur naissance. Souvent, à moins de contracter rapidement un mariage, c’est même leur mère qui disparaît après la naissance.

Et pourtant…

Nous sommes nous l’avons dit à une période charnière. Les filières de migration traditionnelles se sont taries peu à peu. Les cadets, défiant tout à la fois leurs aînés et les règles traditionnelles poussant à l’exil, s’installent au pays en colonisant les communaux. 1871 sera pour notre village la date du pic maximum de population. Entre les dates de la fin du Premier Empire (et la possibilité de recrutement dans l’armée napoléonienne) et le début de la Troisième République (marquant le début du passage de l’exil à l’exode rural)26, certains des membres de la société locale inventent d’autres logiques. Parmi ceux-ci figure Liliane, qui bien que fille-mère, reste au pays. Les sources cadastrales indiquent qu’elle s’est procuré27 un lopin de terre sur lequel se trouve un bâti de quelques mètres carrés. Cet humble logement va devenir une nouvelle maison. A l’instar de celles que nous avons analysées plus haut, la maison de Liliane en so de Sahüquèt prendra pour nom le diminutif de son prénom, au moment où son fils unique en héritera. C’est ainsi que la maison devient « Liane », nom qui au fil du temps va se transformer en « Lane ».

Le premier enfant, que nous appellerons Pierre, est tailleur de pierres. De façon concomitante, il fabrique et vend des sabots, et cultive un espace allant s’agrandissant. En effet, les matrices cadastrales montrent que notre tailleur de pierres investit ces gains dans l’acquisition de terres.

La pluri-activité est également le lot de son fils que nous nommerons Jacques. Selon les registres d’état civil, Jacques est « cultivateur » : ce qui pourrait indiquer qu’à la troisième génération et en cas de réussite de la maison, la « faute » de la grand-mère s’estompe, et que le petit-fils peut être cité comme cultivateur, donc être reconnu à part entière par ses co-villageois comme « héritier » des terres de son père et sa grand-mère. Cependant si pour l’état civil, le petit-fils est décrit comme cultivateur, les documents montrés par les descendants de Jacques, lors de l’enquête de terrain, prouvent une activité tous azimuts. A l’instar de son père il fabrique des sabots, mais il innove en se déplaçant dans toute la région afin d’étendre son aire de vente et agrandir sa clientèle. Il ajoute rapidement à son activité première le négoce de tout ce qui peut être négociable. Jacques se procure ainsi l’argent qui lui permet de poursuivre l’œuvre de son père, en achetant les parcelles des personnes contraintes à l’exode. Il semble posséder un certain charisme28 : ses apparitions dans le registre des délibérations communales ne sont pas rares et se font en termes appuyés.

Le fils de Jacques aura une vie calquée sur celle de son père : travail acharné, investissement dans la terre et opposition à la mairie.

Enfin, des deux fils de ce dernier, le premier n’a pas d’enfant, et le second est le premier à ne plus pratiquer la pluri-activité. Il est mécanicien à une époque où la mécanique prend une place d’importance dans les milieux agricoles. Cette activité professionnelle lui permet de « tenir la maison », autrement dit, de conserver la totalité les terres rassemblées par ses ancêtres, dans le patrimoine domestique.

A ce jour, le dernier descendant à hériter du patrimoine est l’aîné mâle de la famille. Il n’a pas hérité directement de l’ensemble du patrimoine, mais a ajouté à sa part une partie conséquente de celles de ses frères et sœurs, rachetées ces dernières années29. Il prête (ou loue) les dites terres au seul agriculteur de Coumelade à être encore en activité. Il est à la tête du parti d’opposition à la mairie, qui réunit toutes les voix du quartier Coumelade sans exception. Il est également très courtisé par un nouveau parti d’opposition constitué de quelques néo-ruraux du village.

Nous sommes ici face au développement et à l’assise d’une maison qui n’aurait pu avoir lieu au XVIII° siècle. L’évolution de cette maison, située à l’époque charnière du XIX° siècle, tient à la faculté de ses occupants d’avoir su jouer sur deux registres à la fois. L’un tient du registre économique et de la méritocratie procurés par la Révolution à l’égard de la bourgeoisie qui l’a fait naître, et l’autre du registre traditionnel et de la place privilégiée procurée par la naissance et l’assise du prestige sur la possession de terres. La maison Lane accomplit ainsi la fusion de l’ancien et du nouveau fonctionnement et marie deux rationalités différentes. Celle traditionnelle, où la naissance place un individu unique à la tête de l’ensemble d’un patrimoine reposant sur la possession de terres indivisibles, source de prestige favorisant l’accès au pouvoir. Et celle moderne, où la position sociale se conquiert par l’investissement économique découplé de l’exploitation des terres familiales, et plaçant, en cas de réussite par l’opiniâtreté économique, la maison en position de prétendre à la conquête du pouvoir, et non plus en position de receveuse du pouvoir transmis de générations en générations.

Les descendants de la fille-mère Liliane, ne pouvant rien attendre du système en place, bousculent un temps les règles de la société de laquelle ils sont issus pour se frayer un chemin vers ses meilleures places. Ils verrouillent à nouveau le système une fois la conquête accomplie, et tâchent d’attirer à eux les clients qui seront nécessaires à la finalité de leur ouvrage, tout en évitant de disséminer le patrimoine entre les frères et sœurs prétendants à l’héritage. Il ne s’agissait donc pas de mettre à bas les règles d’organisation traditionnelle, mais de jouer des nouvelles potentialités légales nationales pour conquérir une place légitimement enviable au sein de l’environnement social, traditionnel et local.

Si notre méthode fut certes quelque peu empirique, elle a cependant été porteuse des bourgeons prometteurs de fruits bien mûrs.

Grâce à la lecture des registres d’état civil, au prix parfois d’un petit détour dans d’autres archives, mais détours toujours suscités par le questionnement né de la lecture des états civils, il nous a été possible de vérifier d’abord, que nous nous trouvons bien dans un système d’organisation sociale connu sous le nom de système à maison. Nom de maison et relations de voisinage sont bien au rendez-vous et spécifiés dans les actes civils. Nous avons mis au jour que le nom de maison supposé stable (quand il ne change pas soudainement)30, est en fait l’objet d’une évolution permanente. Nous avons ensuite décelé les possibilités de discerner l’existence et le fonctionnement de la hiérarchie sociale en vigueur au XIX° siècle dans le village analysé, et ce, malgré le formatage égalitaire du moule républicain. Il nous a enfin été possible d’identifier une énigme posée par l’évolution d’une maison, dont les traces figurent dans les registres d’état civil, et de parvenir à résoudre cette énigme de façon à éclairer le changement social contenu dans les rédactions concernant cette maison et ses occupants tout au long du XIX° siècle.

A notre étonnement d’abord, puis à notre satisfaction ethno-historique ensuite, ces simples descriptions de naissances, mariages et décès d’individus disparus il y a longtemps, nous ont permis d’identifier un système d’organisation sociale particulier à une région de France, et d’en distinguer son fonctionnement. Ceci étant d’autant plus patent que ces écrits, où perce une culture régionale, sont contraints par la loi nationale.

Ainsi c’est bien toute une société en filigrane qui est contenue et décrite dans ces archives officielles et sa mise au jour mérite bien l’application de la méthode indiquée dans notre contribution. Remarque dont nous tâcherons de nous souvenir lors d’une possible future lecture d’un registre d’état civil.

Bibliographie

Ouvrages consultés et ouvrages cités

Augustins, Georges. Comment se perpétuer ? Devenir des lignées et destins des patrimoines dans les paysanneries européennes. Nanterre, Editions de la Société d'Ethnologie, 1989.

Augustins, Georges. « Les transmissions entre générations dans les sociétés paysannes

Européennes » in Jeudy, Henri-Pierre (ed.). Patrimoines en folie. Conférences du séminaire « Patrimoines » tenu en 1987-1989, au Collège International de Philosophie. Paris, Edition de la Maison des Sciences de l'Homme, coll. Ethnologie de la France, cahier 5. 1990.

Augustins, Georges. Les marques urbaines du prestige : le cas d’Evora au Portugal. Nanterre, Société d’ethnologie, coll : recherches thématiques (9), 2006. (surtout les chapitres 4, 6 et 7).

Barandiaran, José Miguel de & Manterola, Ander (eds.). Atlas ethnogràfico de Vasconia : ritos funerarios en Vasconia. Tome II. Bilbao, Etniker Euskalerria eta Eusko Jaurlaritza, 1995.

Bonte Pierre, Izard Michel. Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie. Paris, Presses Universitaires de France, coll : Quadrige, 2000.

Chiva, I. & Goy, J. (eds.) Les Baronnies des Pyrénées. Tome I : Maisons, mode de vie,

société. Paris, Editions E.H.E.S.S, 1981.

Chiva, I. & Goy, J. (eds.) Les Baronnies des Pyrénées. Tome II : Maisons, espace, famille. Paris, Editions E.H.E.S.S, 1986.

Douglass William. Death in Murélaga. Seattle, University of Washington Press, 1969.

Douglass William. Echalar and Murélaga ; opportunity and rural exodus in two Spanish Basque villages. London, Hurst, 1975.

Goblot, Edmond. La barrière et le niveau : étude sociologique de la bourgeoisie française moderne. Brionne, G. Montfort, coll : Imago Mundi, 1984.

Hervieu Bertrand & Viard, Jean. L’archipel paysan, la fin de la république agricole. [s.l], Editions de l’Aube, coll : l’Aube poche essai, 2005 (2001).

Instructions générales de l’état civil, code napoléonien dit de 1804. Consultable en ligne sur le site de l’assemblée nationale.

Lenclud, Gérard "Une société prise à son piège, reproduction sociale et violence en Haut Gévaudan" Etudes rurales (89 – 90 – 91), 1983 : 299-308.

Le Play, Frédéric. L'origine de la famille selon le vrai modèle signalé par l'histoire de toutes les races et de tous les temps. Paris, Téqui, 1871.

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Mendras, Henri. La fin des paysans. Arles, Editions Actes Sud, coll. : Babel essai, 1992 (1967).

Mendras, Henri. Les sociétés paysannes. Eléments pour une théorie de la paysannerie. Paris, Gallimard, 1995 (1976).

Mercier, Claude. Regards d’une société pyrénéenne sur le phénomène d’enfrichement. Castanet-Tolosan, INRA-SAD [rapport d’enquête], 2006.

Document consultable dans le département des Hautes-Pyrénées : aux Archives Départementales des Hautes-Pyrénées, au Conservatoire Botanique des Pyrénées, et au Centre de ressources sur le pastoralisme de la Direction départementale de l’Agriculture et de la Forêt des Hautes-Pyrénées (version numérisée).

A Toulouse : au laboratoire Sicomor, unité du  SAD-INRA (version numérisée).

A Paris : à la Bibliothèque d’ethnologie et de sociologie comparative de la Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie (version numérisée et document papier), au Muséum National d’Histoire Naturelle (bibliothèque centrale et bibliothèque d’ethnobotanique), et à la Maison des Sciences de l’Homme.

Mercier, Claude & Garine, Eric & Hazard, Laurent « pratiquer la friche : couvert végétal spontané et système à maison » à paraître.

Ott, Sandra. The circle of mountains : a Basque shepherding community. Oxford, Oxford University Press, 1981.

Segalen, Martine & Ravis-Giordani, Georges. Les cadets. Paris, CNRS, coll. Ethnologie, 1994.

Sylvestre, Jean-Pierre (dir.). Agriculteurs, ruraux et citadins : les mutations des campagnes françaises. Dijon, CRDP de Bourgogne & Educagri, 2002.

Notes de fin numériques:

1 Cet article est dédié à André Pène, fin connaisseur de la culture bigourdane, qui a facilité autant que possible la recherche de terrain menée durant l’automne et l’hiver 2005. La rédaction a été faite au printemps suivant.
2 L’habitus de Bourdieu.
3 Voir le document papier « Exposé de la recherche : situation et projet : société(s) et paysage(s) en Hautes-Pyrénées » in ACI le terrain et son archivage, projet n° RES 0016 du réseau national des MSH.
4 Les termes en italique, quand ils ne sont ni du latin, ni de l’anglais, sont les traductions en bigourdan.
5 Nous tirons les leçons d’une enquête effectuée dans la vallée contiguë à celle étudiée actuellement. Lors de cette précédente recherche, les noms des acteurs locaux avaient été encodés. Un retour de l’étude a été fait sous la forme du rapport produit pour l’INRA (Mercier 2006). Si l’apport théorique a été ignoré par la majorité des habitants, chacun des lecteurs locaux a essayé de reconnaître et d’attribuer tel ou tel verbatim à tel ou tel autre individu de la société locale, risquant de créer ou renforcer des querelles existantes. Ainsi, pour notre étude actuelle, tous les prénoms, noms de familles et noms de maisons n’ont plus été codés (ce qui laisse le loisir de tenter de décoder), mais changés. Les désignations des métiers permettant trop facilement de repérer certains individus ont également été modifiées. Ceci afin de préserver l’anonymat et la tranquillité des descendants des personnes citées dans les registres d’état civil qui ont servi à notre étude. Cette décision a été prise, sachant qu’un chercheur saura de toute façon se repérer par l’analyse comparative des sources citées et les présents écrits.
6 Il est question ici de l’évolution du nom d’une maison, sans changement soudain de ce nom, tel que l’a étudié Rolande Bonnain in Chiva & Goy 1986.
7 La topographie des lieux, les métiers ou encore une caractéristique physique ou comportementale des créateurs des maisons fournissent également l’occasion des noms de maison. Ainsi, le sobriquet « Pé de la pène » sera celui d’une maison construite au « pied d’une paroi rocheuse » (traduction française du nom de la maison en bigourdan), « la Moule » (moulin) la maison d’un meunier, etc… A ce sujet voir Augustins, Georges in Chiva & Goy 1981 : 50-51, et Rolande Bonnain in Chiva & Goy 1986 : 179-200.
8 Ce qui suit n’ayant aucune forme d’implication de quelque manière sur le terrain, mais le suivi du processus de transformation du nom étant par contre important pour la compréhension, c’est le seul exemple où nous nous servirons du nom réel.
9 Mes remerciements au président de la société de la basse montagne et à la maman d’un éleveur qui se sont prêtés volontiers à cet exercice situé entre oral et écrit.
10 Ce terme bigourdan se traduit par Sorbier (Sorbus aucuparia), parfois appelé sorbier des oiseleurs, arbre que l’on trouve localement sur les hauteurs.
11 La tendance générale est à la normalisation francophone et à la simplification du nom avec le temps. Des noms de maison, tel « Izabelle » au XVIII° voit leur ortographie changée en « Isabelle » au fur et à mesure du XIX° siècle, puis se simplifie en « Belle ». La maison Belle n’est plus habitée de nos jours.
12 Je renvoie aux nombreuses références sur ce sujet. Citons entre autres : Barandiaran, Ott, et Williams pour le Pays Basque, Augustins et Bonnain in Chiva & Goy pour les Hautes-Pyrénées.
13 Toutes les assertions du code civil utilisées dans notre rédaction sont tirées du livre premier. Nous ne l’indiquerons qu’une seule fois pour l’ensemble de cet article.
14 Il est ici nécessaire d’indiquer la signification de ce terme local. Pour ce faire, nous citerons un passage d’un article en préparation : « La qualité principale d'une bonne maison est sa capacité à pérenniser, voire à augmenter, son patrimoine foncier, de façon à assurer sa viabilité au travers des générations successives de ses résidents. Les règles successorales inégalitaires du système à maison (Augustins 1989) couplées aux pratiques matrimoniales où le choix du conjoint était, dans une large mesure (de façon très prononcée jusqu'à la première partie du XX° siècle) déterminé par le « mariage des terres » (Augustins in Chiva & Goy 1981) n'avaient pas d'autre but. Une bonne maison s'inscrit donc d'abord dans la durée. Cette capacité requiert déjà des qualités personnelles des membres de la maison tels que tempérance, économie, abnégation personnelle au profit du groupe résidentiel, vaillance au travail, connaissance et respect du code social. Elle réclame ensuite la mise en place de stratégies d'influence (détention du pouvoir politique et possession d'un réseau de clientèle) de la part des résidents de la lignée (Bonnain in Chiva & Goy 1985). Rolande Bonnain montre également qu'une "bonne maison", c'est aussi une "belle maison", c'est à dire une maison qui a été de tous temps entretenue, améliorée et dans laquelle règne l'ordre (Bonnain in Chiva & Goy 1985). Nous pouvons préciser qu'une bonne maison, c'est également de belles terres, c'est à dire des terres entretenues, améliorées et où règne l'ordre » (Mercier, Garine & Hazard. A paraître).
15 Ce nom connaît des variations d’un village à l’autre.
16 Ce qui, selon les endroits, se décline « société de montagne » ou « syndicat de montagne » ou encore Association Foncière Pastorale (AFR).
17 Fonctionnement observé à l’heure actuelle, et que l’on retrouve au XIX° siècle grâce à l’établissement du réseau de parenté. Dans deux cas observés lors de notre précédente étude, et où le président de l’AFR n’est pas un allié du maire, les maires ont vidé l’AFR de ses fonctions en les transmutant sur la CUMA (coopérative d’utilisation de matériel agricole) gérée par la mairie (Mercier, 2006).
18 Selon les critères du système à maison, nous pourrions parler de clientélisme, selon des critères républicains, de trafic d’influence et de népotisme.
19 Il est néanmoins à signaler que la lecture des délibérations communales a révélé, tout au long du XIX° siècle, la pratique récurrente d’aides  en nature (bois, nourritures, hébergements) et/ou financières aux indigents et nécessiteux se trouvant sur le territoire de la commune. Faut-il y percevoir le moyen d’une forme détournée et indirecte de clientélisme ?
20 Il convient de préciser que l’attribution de l’intégralité des emplois cités, à des villageois entretenant un quelconque lien avec des détenteurs de pouvoir, n’est pas trouvable tel quelle à l’intérieur d’un seul village, mais est la somme des observations faites dans le canton. La présentation produite correspond à la construction théorique d’une commune-type virtuelle introuvable dans la réalité. Cette réalité est bien plus complexe et mixte les populations endo et exogènes à l’attribution des postes municipaux. De plus, les récentes créations de communautés de communes déplacent les pratiques de népotisme à l’échelon de l’intercommunalité, inventant de nouveaux liens clientélistes, se superposant ou détruisant ceux qui les précédaient. Les nouveaux réseaux ne reposent plus sur le village, mais s’étendent sur l’intercommunalité (voire le canton) et prennent une place conséquente dans le jeu politique communal. L’étude de ce phénomène est en cours.
21 Une lignée de vétérinaires sur plusieurs générations, qui à ma connaissance, sont les seuls pour l’ensemble des villages en contiguïté avec celui qui nous occupe.
22 D’après mes données concernant les terrains effectués en Pays Basque et en Hautes-Pyrénées, selon les normes de la société traditionnelle les personnes issues de la culture pyrénéenne venant à occuper une maison, même sans aucun lien de parenté avec leurs prédécesseurs, paraissent devoir continuer de représenter les générations qui les ont précédées, et sont pensées en continuité avec le passé de la maison. Cette façon de procéder trouve son terme le plus tardif pendant la première partie du XX° siècle. A ma connaissance, une étude sur ce point manque encore à ce jour.
23 Actuellement une très forte implantation de néo-ruraux commencent à modifier les données politiques. Il est néanmoins constatable que les néo-ruraux, maintenant deuxième parti d’opposition, sont en train de tenter de rallier à leur cause le groupe d’opposition historique des habitants du quartier Coumelade.
24 La source n’est ici pas les registres d’état civil, mais celle des délibérations communales.
25 Ce phénomène n’est pas spécifique aux Pyrénées et dépasse largement l’aire régionale étudiée.
26 Voir entre autres Hervieu & Viard 2001 et Bleton-Ruget in Sylvestre 2002.
27 La manière dont elle s’est procurée ces biens n’est pas indiquée et encore difficilement décelable au stade actuel de la recherche.
28 Jacques m’a été décrit comme ayant laissé le souvenir d’un individu au caractère marqué.
29 Cette pratique, contournant la loi française pour se couler dans le moule traditionnel, a été analysée par Augustins 1989.
30 Tel que l’analyse Rolande Bonnain in Chiva & Goy 1986.

Pour citer cet article :

Claude Mercier, "Ethnographie des archives officielles de l’état civil : une société en filigrane1". Terrain et archive, 15 octobre 2007 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/terrainarchive/document281.html
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