Dans le cadre du programme, ma visite s’inscrit dans une réflexion sur la relation entre données d’archives et données de terrain contemporain, sur les modalités de recueil des données de terrain, autrefois et aujourd’hui (chaque expérience de recueil, c’est-à-dire de travail de type ethnographique, étant unique et pouvant être interrogée de la même manière), c’est-à-dire sur le contexte de ce recueil, et sur les données elles-mêmes, à la fois recueillies et « produites » dans et par ce travail d’interaction entre l’ethnographe et son informateur.
Comme le soulignait Michel Naepels (colloque Ethnografeast II, 2004 ENS Paris), puisque l’ethnologue s’interroge sur le registre de la réalité sociale auquel permettent d’accéder les textes anciens ou contemporains, il faut donc comprendre dans quel contexte ils ont été recueillis/produits, pour quelles raisons, tant de la part de l’ethnographe que de l’informateur, quelles étaient les conditions de leur « interlocution ». Naepels considère en effet que l’ethnographe et ses interlocuteurs mènent un dialogue dans lequel chacun a de bonnes raisons de participer. On peut se demander en effet pourquoi les interlocuteurs sollicités ne refusent pas tout simplement de répondre. Naepels formule l’hypothèse que bien souvent, les informateurs trouvent dans cette interlocution l’occasion de justifier leurs actions et leur position dans une situation conflictuelle. Naepels, et d’autres, ont également réfléchi à la dimension de pouvoir présente dans le situation d’enquête ethnographique, qui conditionne la nature des données recueillies. Les rapports missionnaires de Vig donnent un certain éclairage sur les rapports de force qui prévalaient dans les situations et l’époque où Vig a mené son travail de missionnaire et d’ethnographe.
Ceci amène tout d’abord à réfléchir sur la nature des textes dont nous disposons, et dans le cas des textes des fonds Vig et Valen, à la question des auteurs de certains textes malgaches (et de dessins), et de leurs motifs pour les avoir écrits.
M Nils Hoimyr m’a déjà obligeamment communiqué un certain nombre de liste de catalogues des archives Vig et Valen. Après les travaux effectués cette année par Ase Vig Berget sur les rapports missionnaires de Vig, et sur quelques lettres de Vig ou de sa femme Laura, et au vu des textes malgaches « originaux » contenus dans les fonds d’archives Vig ou Valen, cette visite m’a paru nécessaire pour identifier tous les types de textes produits par ou autour de Vig et Valen, dans le domaine des pratiques religieuses principalement, pour ensuite réfléchir sur les modalité de production de ces textes, quels qu’en soient les différents auteurs.
Les échanges au sujet des expériences menées au sein du programme m’ont amenée à dresser la liste analytique ci-dessous des types de textes auxquels nous pouvons avoir à faire. Pour rendre compte de l’arborescence hiérarchisée, j’utilise une numérotation.
On y distingue notamment les données « brutes » (cahiers de terrain), en fait « produites » dans l’interlocution, les papiers intermédiaires, qui peuvent être de plusieurs niveaux d’élaboration, et les textes publiés.
2. 1. Archives de type ethnographique, recueillies dans les conditions de l’enquête ethnographiques (observation participante, entretien) (avec ou sans formation préalable), type dont relèvent les archives Vig et/ou Valen. Parmi ces archives je distingue les textes rédigés par l’ethnologue, ici le missionnaire Vig, textes en norvégien, et les textes « recueillis » auprès des Malgaches, en l’occurrence textes rédigés par des Malgaches, en malgache, qui sont eux aussi pour une part « produits » dans l’interlocution entre Vig et les Malgaches,.
2. 1. 1. les textes rédigés par l’ethnologue, ici le missionnaire Vig, textes en norvégien : on peut distinguer les rapports et les lettres en norvégien, et la rédaction d’ouvrages et d’article à partir des documents malgaches
2. 1. 1. 1. Rapports et lettres décrivant son expérience de missionnaires pour la mission, et son expérience d’ethnographe pour des collègues et la famille
2. 1. 1. 2. Rédaction de conférence, d’articles et d’ouvrages d’ethnologie religieuse à partir des informations des textes malgaches et de son observation participante
2. 1. 2. les textes « recueillis » auprès des Malgaches, c’est-à-dire, ici, produits dans l’interlocution entre Vig et les Malgaches, en l’occurrence textes rédigés par des Malgaches, en malgache. On peut distinguer les récits et les présentations de coutumes, sorte de corpus collectif retransmis par les Malgaches qui le connaissaient suffisamment, et les autobiographies.
2. 1. 2. 1. Textes de Malgaches, en malgache, sur les coutumes, dont ils font une présentation historique et sociologique, et sur des corpus de savoirs locaux, ou récits, rédigés par leurs auteurs, ou par des scribes qui ne sont pas les auteurs.
1. 2. 2. Autobiographies de Malgaches, en malgache.
Cette arborescence analytique des textes tient compte des conditions de leur « production ».
Lors de ma visite aux archives, je souhaite reconsidérer les divers textes déjà pris en compte, comme les cahiers consacrés aux sampy et leur version recopiée, ou d’autres textes du fonds Valen comme le livre manuscrit de 217 pages sur le sikidy dont M. Hoilmyr m’a signalé l’existence, en évaluant leur contexte de production, et en examinant comment ils ont permis à l’ethnologue (ici le missionnaire), ou à ses assistants encore mal connus (le signataire des textes de sampy recopiés) de produire d’autres textes, intermédiaires entre des données brutes jamais réellement brutes, et la production d’analyses ethnologiques. Cette production de textes s’est effectuée, à l’époque de Vig, dans un contexte où la situation conflictuelle dont parle Michel Naepels, celle qui fournit matière à la justification présente dans la situation d’interlocution de l’enquête, était complexe : mainmise des merina sur le Betsileo du nord (Imerina du Sud, cad Vakinakaratra), pouvoir local du gouverneur et ses relation avec la capitale, excès et abus de la corvée, à laquelle la mission et ses écoles fait concurrence, (elle emploie parfois les mêmes méthodes), attrait de la mission et de l’école européenne, protégée du pouvoir royal, pour de jeunes malgaches dans un changement social rapide et une situation générale tourmentée, malentendus et déception réciproques quant au travail attendu, concurrence de la mission pour les experts rituels locaux, leur « conversion » ou leur résistance et leurs motifs... La question du statut social, directement lié au politique et au rituel, fait l’objet de plusieurs textes. La mission avait pour premier effet de vouloir gommer ces statuts, ce qui représentait sans doute une lourde menace sur les représentations de l’ordre social de l’époque. Ceci, malgré le niveau de violence et de désordre atteint dans les régions concernées, loin du centre de la capitale et livrée à la personnalité des gouverneurs. Enfin, ces affrontements et cette concurrence étaient également le fait des missionnaires eux-mêmes (démêlés de Vig avec les jésuites français). Tel sont rapidement quelques éléments du contexte dans lequel les textes des archives ont été produits.
Des documents sont en cours d’élaboration pour présenter l’entourage social de Vig d’après ses rapports missionnaires et les quelques lettres traduites (Aase Vig Berget et SB). Mais en gros on connaît mal aujourd’hui les auteurs de tous les textes écrits en malgaches et se trouvant dans les archives Vig et Valen. Je tenterai de faire avancer ce point de recherche. A ma liste des personnes citées dans les rapports missionnaires, je souhaite ajouter la liste des élèves à l’école d’instituteurs et de pasteurs, dont j’ai reçu de nos collègues norvégiens deux exemplaires, où l’on reconnaît quelques auteurs de textes (autobiographie d’Aogosto Franke, et celle d’un pasteur Rajoela).
Une lettre de la femme de Vig a une amie montre que d’importantes relations ne sont pas mentionnées dans les rapports missionnaires. Laura évoque notamment les gens du Réveil. Vig était en rapport avec eux. Le Réveil avait été introduit par les missionnaires norvégiens eux-mêmes, et la tendance réveil existait donc à l’intérieur de la mission. L’impact de ce type de pensée et de pratique religieuse sur les malgaches a été grand.
Les rapports missionnaires, si on les considère comme des textes sur une expérience vécue, sorte de journal à peu près bisannuel, sont également un discours de justification, puisque Vig y rend compte à sa hiérarchie d’un travail missionnaire précis, mais difficile à réaliser. La manière dont il évoque les pratiques locales, qu’il est venu éradiquer, ne rend sûrement pas compte de l’intérêt qu’il y portait et de l’énergie qu’il a mit à les étudier. Je souhaite savoir si d’autres archives contiennent plus d’information sur cette activité d’ethnographe, apparemment toujours enchâssée dans celle de missionnaire. On peut comparer avec la manière dont ces pratiques sont décrites dans d’autres textes, malgaches ou norvégien, dans le but de comprendre leur logique d’ensemble, leur sens social. Ces textes sont nombreux et importants : peut-on trouver des commentaires, des explications, des info sur le contexte, sur la réaction de Vig à leur lecture, sur ce qu’il voulait en faire ? A qui Vig parlait-il de tout cela : sa femme Laura ? Son ami Valen ? Ces différents types de textes ont été élaborés parallèlement aux rapports missionnaires tout au long des 30 ans de présence de Vig. Il serait intéressant de pouvoir les replacer sur des pistes parallèles dans une diachronie précise. On sait que Vig était parfois moqué pour son interêt pour les pratiques locales, et que celui-ci ne devait en rien affecter son engagement missionnaire. Pourtant, son interêt personnel pour la culture malgache a dû grandir sans qu’il puisse jamais l’exprimer librement. C’est sa femme, dans une lettre, qui dit à quel point Vig aurait aimer rester à Madagascar, à quel point il souhaite pouvoir y retourner.
Je suis curieuse de savoir si d’autres archives, de type lettres, de Vig, à Vale, et à d’autres, et aussi de Laura, peuvent nous éclairer sur ce point.
En somme, je souhaite pouvoir faire le point sur les textes d’archives existants à Stavanger et liés à l’expérience à Madagascar de Vig et de Valen son ami, et éclairer aussi le rôle joué par chacun dans le recueil et la conservation des textes malgaches aujourd’hui rangés sous le label Fonds Valen.
Cette visite, pour laquelle mon plan de travail est obligatoirement un peu vague, me permettra sans doute aussi d’apprendre beaucoup de choses sur l’histoire de la mission luthérienne à Madagascar et dans le monde, et du protestantisme luthérien en Norvège. En partenariat avec les Archives de la Mission de Stavanger, et avec les institutions malgaches avec lesquelles nous travaillons, nous pourrons, si nécessaire, d’établir un plan de travail pour l’étude dans l’avenir de certains textes inédits.
Pour ma part, je serai à la disposition de M. Hoimyr, qui m’accueille si amicalement à Stavanger et je l’en remercie, pour tout partage d’information et de réflexion, pour toute assistance à la mise en place des textes en français sur le site de Lars Vig, et pour toute suggestion de travail qu’il pourra me faire.