Les archives dites d’Arne Valen parce que retrouvées parmi les affaires laissées par ce pasteur, sont intitulées Tantara Malagasy1. Elles sont composées de documents manuscrits, datant de la deuxième partie du 19e siècle, et regroupés sous trois tomes. Le tome I comprend 12 textes ou livres (il commence avec un livre numéroté 2, ce qui laisse supposer qu’un autre livre le précède). Onze livres forment le tome II, et le tome III onze également. Il faut remarquer que les tomes II et III sont intervertis puisque le premier livre du tome III (n°14) suit le dernier livre du tome I (n°13). Tous les textes sont en malgache, à l’exception d’un texte en norvégien et en anglais dans le tome I, deux textes en norvégien (tome I et tome II). Un livre peut se présenter sous plusieurs cahiers.
Les sujets traités dans ces archives sont très divers. Ils peuvent être classés en six groupes.
Le premier est composé de textes en rapport avec la religion chrétienne. Un texte traite de théologie (tome I). Quelques-uns relatent la vie d’un pasteur et d’un converti malgaches (biographie du pasteur Rajoela : tome I ; deux textes sur la biographie d’Aogosto Herman Franke : tome II).
Le second groupe traite de l’histoire des différents royaumes de la région du Betsileo (Hautes terres du sud) : Ny Tantara ny Ilalangina2 et Ny Tantara ny Betsileo Ivohibato dans le tome I ; Ny tantara ny Betsileo Isandra3, Ny tantara ny Betsileo (Lalangina), et Ny tantara betsileo nataon’Drasoja4 dans le tome III.
Un troisième groupe se rapporte également au Betsileo : On Betsileo fady5, et Ny fady sy ny lalana betsileo6 dans le tome I ; Ny Fomban’ny Betsileo ary ny fanaon’ny koa7, Ny fomban’ny Betsileo (Ahitana zavatra nangalarina)8, Ny Betsileo. Ny Fomba sy Aretina9, Ny lalam’panjakana fony mbola nahaleo tena ny Betsileo10.
Le quatrième groupe comprend des textes d’angano (mythes ou contes) et de proverbes. Il est spécifié dans deux des trois textes du tome I qu’ils sont du Betsileo. Deux autres textes se trouvent dans le tome II.
Différents textes concernant différents rituels forment le cinquième groupe : Fifohazan’ny sikidy11 dans le tome I ; Ny fomba fanao raha…12 dans le tome II ; Ny Vatomasina13, Fandroana. Fandevenana. Fanontaniana14. Sont traités dans ces textes aussi bien la divination, la sorcellerie, la contre-sorcellerie, les serments, la valeur des chiffres, les protections (comme contre les voleurs de produits agricoles), la libération d’ « esclaves », etc.
Le sixième et dernier groupe rassemble les histoires des sampy15.
Certains livres sont datés. Dans celui traitant du salut, il est marqué exactement : 3 11 1884, tandis que l’article de Standing a été publié en 1883 (tome I). Les deux cahiers de la vie d’Aogosto Herman Franke datent le premier de 1895 et le second du 16 juillet 1885 (tome II). L’histoire du Betsileo d’après Rasoja a, sans doute, été commencée le 14 adizaoza 1881 et achevée le 20 adijady 188116.
À l’exception du texte en anglais et de la traduction en norvégien de l’article de Standing, « On Malagasy fady », Antananarivo Annual, 1883, pp.62-80, et des autres textes en norvégien, tous les autres textes ont probablement été écrits par des Malgaches. L’orthographe est archaïque, et certains auteurs écrivent phonétiquement.
Au début ou à la fin de certains livres se trouvent des signatures. La qualité de ces personnes est spécifiée : mrl (miaramila) pour les militaires ; tsatsomet (tsatsimenitra)17 ; les voninahitra ou honneurs pour ceux qui en ont18 ; tandonaka19 ; DPM (Dekan’ ny Prime Minister)20 ; tandapa21 ; Brz (borozana)22 ; ou encore amboninjato23.
Le lieu d’origine/de résidence des auteurs n’est pas toujours spécifié : Imerimandroso (en Imerina), Fianarantsoa, Amboniloha, Ambohimanoa24.
Un nom revient dans plusieurs livres : celui de Randriampiarenana (ou Andriampiarenana). Il semble s’être trouvé à Masombahoaka, dans le Betsileo (« que les misssionnaires ici à Masobahoaka soient bénis par Dieu » : tome III, livre 14)25. Plusieurs textes se terminent par « hoy Randriampiarenana » (« signé par Randriampiarenana »). Cependant, il ne semble pas être celui qui a écrit tous les textes puisque leurs écritures ne sont pas identiques, ou dans les mêmes textes ou entre le texte et la signature. Ce qui laisse supposer qu’au moins deux types de personnes ont eu la charge d’établir les textes par écrit. Le premier est composé des mpitantara (« ceux-qui-racontent »), les traditionnistes. Un deuxième type est la ou les personnes qui écrivent. Aogosto Herman Franke pourrait être l’une de ces personnes, puisque l’écriture dans l’une de ses biographies est identique à celle d’autres textes. Un troisième type de personnes est intervenu également dans de nombreux cas : une personne qui supervise, ou plutôt, qui se porte garant des informations, en signant (comme Randriampiarenana).
À l’exception des mpitantara de l’histoire de Ranoro (tome II, livre 4) qui « viennent d’Antairoka » ou « sont à Antairoka »26, aucune information supplémentaire ne précise à quel groupe ou à quelle catégorie sociale appartiennent les personnes citées27.
Certains des textes sont explicitement du Betsileo. Il en est ainsi des histoires des royaumes du Betsileo, et des textes sur les différentes lois, coutumes et autres usages. Il est ainsi plus que probable que leurs auteurs ont été originaires du Betsileo.
Les biographies sont dans le même cas : le pasteur Rajoela a exercé dans le district de Fihasinana, où a vécu sa famille28. Ce district se trouve dans le Betsileo. Aogosto Herman Franke a vécu à Fianarantsoa, capitale du Betsileo. Et tous deux semblent avoir été originaires du Betsileo, bien que, d’après l’une des biographies de ce dernier, il soit né plus au sud, en pays bara.
Différents indices, qui se trouvent dans les textes mêmes, montrent également que leurs auteurs ont été du Betsileo. Comme dans ce chapitre sur les calendriers, l’auteur a ajouté « c’est l’année à nous betsileo » (tome I, livre 5, cahier 3). Ou encore dans les Angano, (tome I, livre 6, cahier 1), des correspondances de mots betsileo avec des mots merina sont données. Celui qui a écrit le livre 10 (tome II), oppose le Betsileo du sud à « nous d’ici du nord »29. Ou encore, un texte mentionne le tissu sarimbo, tissu fabriqué et porté dans le Betsileo (tome III, livre 19).
La particularité de ces histoires est que les sampy sont tous situés en Imerina. Pour deux d’entre eux, les mpitantara sont originaires des villages dans lesquels ils ont été déposés. À l’exception de l’histoire du sampy Ikelimalaza, Randriampiarenana a signé tous les autres livres. On peut en conclure que ceux-ci ont été collectés dans la région du Betsileo, autour de Masombahoaka et de Fianarantsoa.
L’histoire d’Ikelimalaza ne comporte aucun nom de mpitantara ni de collecteur. Aucun indice ne permet non plus de déterminer le lieu où elle a été collectée. Cependant, on peut remarquer que la route empruntée par les personnes qui ont ramené le sampy, du sud-est de l’île jusqu’aux Hautes terres centrales, à Antananarivo, est détaillée. Ce qui peut laisser supposer que les mpitantara sont du sud des Hautes terres, ou bien ils sont établis dans cette région depuis suffisamment longtemps pour connaître la route qui mène du sud-est à Antananarivo. D’autre part, une cithare à calebasse est mentionnée dans le texte. La question qui se pose est : cet instrument de musique, courant dans le Betsileo, l’était-il également en Imerina ?
L’origine betsileo de ces histoires semble être confirmée en comparant avec celles récoltées par Lars Vig30. Tout d’abord, les archives de Valen contiennent dix histoires, celles de Vig quinze. Trois de celles qui ne sont pas dans les archives de Valen semblent avoir été collectées l’une dans le Vakinankaratra, la deuxième à Antananarivo tandis que la troisième parle d’un sampy originaire du massif de l’Ankaratra (dans le Vakinankaratra). Une autre relate le voyage d’un sampy de l’est jusqu’à la capitale.
Si on revient brièvement sur la biographie des deux pasteurs norvégiens Arne Valen et Lars Vig, ce dernier est arrivé à Madagascar en 1875. Il est envoyé un an plus tard dans le Vakinankaratra, à Masinandraina où il reste jusqu’en 1902, à l’exception d’un séjour en Norvège entre 1889 et 1893.
Arne Valen est arrivé à Madagascar en 1874. Il contribue à l’établissement de différentes missions dans le sud de Madagascar et effectue une mission de reconnaissance dans l’est. Il est envoyé à Fianarantsoa en 1878 où il reste jusqu’en 1885, année où il retourne en Norvège. Il revient à Madagascar en 1890 et il est envoyé, cette fois, à Masinandraina. Il y reste jusqu’en 1894, puis il rentre définitivement en Norvège.
Arne Valen est donc à Masinandraina pendant la période où Lars Vig est en Norvège. Ce dernier n’a jamais séjourné à Fianarantsoa, en tout cas, pas suffisamment longtemps pour établir des contacts étroits avec des malgaches, comme il l’a fait dans le Vakinankaratra. On peut donc conclure que les textes des archives de Valen, notamment les histoires des sampy, ont été collectés sur l’initiative d’Arne Valen à Fianarantsoa. Ces dernières ont été ensuite recopiées par des copistes malgaches. Ces copies ont été retrouvées dans les archives de Lars Vig31. Cela suscite quelques interrogations : qui a fait faire ces copies ? Si c’est Arne Valen, comment seraient-elles arrivées entre les mains de Lars Vig ? Il est également possible que ce soit Lars Vig qui les a faites copier, c’est ce qui expliquerait qu’il ait été en possession d’un cahier de Valen.