Il m’a été, parmi mes lectures, toujours agréable de me promener dans les pages écrites par Georges Augustins1. Elles savent allier au cadre ethnologique formel et à la réflexion la plus aboutie, la balade du flâneur curieux des autres et de leur manière particulière de s’organiser pour vivre ensembles. Elles gardent en elles la saveur d’un temps où l’ethnologie donnait du temps à l’ethnographie, et où l’ethnologue avait encore le loisir (au sens de possibilité, mais aussi de plaisir) de s’installer sur son terrain pour vivre la fameuse observation participante.
Or, il apparaît de plus en plus que les rationalités de la discipline ne sont plus les mêmes. Le « retour sur investissement » du terrain, soit la retranscription de l’ethnographie en terme ethnologique, le plus rapidement rentable sous forme de compte-rendu écrit, doit être réalisé au plus court. Seulement la méthode globale est, quant à elle, demeurée inchangée. D’après un point de départ particulier du questionnement théorique, c’est le terrain qui oriente et guide la recherche. Il est le point incontournable du passage de la théorie à la théorie. La vérification se fait également par le terrain, terrains comparatistes bien souvent, donc multiples.
Autrement dit, c’est en terme de temporalité que le rapport de l’ethnologue à son terrain a radicalement changé durant ces dernières années. Ce qui donne d’autant plus de saveur aux travaux de Georges Augustins, et m’ont fréquemment fournit l’occasion de regretter de ne pouvoir me balader sur les différents terrains qui furent les miens, à l’identique de mes promenades dans les pages de Georges Augustins.
Les trois recherches que j’ai pu mener sur les sociétés pyrénéennes, chacune abordant une région et un angle ethnologique particuliers, ont été réalisées en des terrains respectivement de deux mois d’été pour la première, puis de six mois, du printemps à la fin de l’automne pour la deuxième et enfin, pour la recherche qui nous occupe, de deux mois consécutifs, auxquels un autre mois s’est ajouté afin de familiariser un collègue géographe au terrain. La somme de ces trois temps de recherche n’équivalent pas le tiers du temps du seul terrain de Georges Augustins en Baronnies de Bigorre.
Les temps ne sont définitivement et radicalement plus les mêmes.
Ce rapport nouveau au terrain, la collecte de données liée à cette nouvelle temporalité, et la nécessité de parvenir à rassembler l’intégralité des documents indispensables au traitement de la question proposée par la recherche était, si ce n’est impossible, à tout le moins difficile jusqu’à il y a peu. Il fallait élaguer la problématique abordée à une portion minime, et l’envisager sous forme d’hypothèses fort délimitées, voire d’hypothèse serrée. Ce qui comporte le risque de ne pas toujours pouvoir identifier les contre-exemples possibles, sous-tendus par d’autres rationalités, et les logiques autres que celles directement observées en un laps de temps trop court.
Mais de nouvelles possibilités ont été permises par le développement de l’informatique, et les moyens nouveaux fournis à cette occasion. C’est de ces possibilités et de leur exploitation dont traite ma participation à cet article écrit à quatre mains.
Le travail de terrain est situé dans la même entité géographique que celui de l’enquête de Georges Augustins : les Baronnies de Bigorre. La recherche initiée dépasse le cadre de l’ACI « le terrain et son archivage », et s’étend d’une part à un travail doctoral en ethnologie et d’autre part, à un master en géographie.
Ces deux travaux ne se font pas en parallèle l’un de l’autre, mais les résultats de l’une des deux disciplines fonctionnent en données pour la seconde, et vice versa. Travail de collaboration indispensable pour obtenir des résultats intermédiaires permettant de préciser le questionnement et de fournir des données fiables par la méthode et les outils propres à chacune de deux disciplines. L’objectif pour le géographe est du registre de la géographie physique, pour l’ethnologue, de parvenir à identifier l’actualité du système à maison, de ses permanences, discontinuités et abandon.
La question qui s’est immédiatement posée à moi, avant même de partir pour les Baronnies de Bigorre, était de rentabiliser au maximum ce temps si rare. Donc de positionner immédiatement les besoins en informations de ma recherche avant même de rencontrer les acteurs de la société dont il est question.
La problématique générale est d’appréhender la dynamique sociale de ce coin des Pyrénées, par le biais de son rapport au paysage qu’elle a construit au cours des siècles, et des possibilités données pour retrouver le rapport des hommes à leur terroir, par le biais des archives conservées. Recherche située entre diachronie et contemporanéité la plus immédiate. Le but est de montrer, après la stabilité relative du système à maison au XVIII° siècle, l’abandon progressif de ce système d’organisation sociale traditionnel durant le XIX° siècle, et son accélération depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’aide Marshall et la mécanisation. Le système à maison, dont les acteurs sociaux d’aujourd’hui conservent encore quelques survivances, vit ses derniers jours et s’éteint sans trop de bruit, malgré les quelques maigres regrets énoncés à voix basse par les plus vieux.
Les nécessités d’informations de ma recherche se traduisent donc en termes d’histoire du rapport social au paysage et d’analyste de ce même rapport pour l’heure actuelle. Donc un tiraillement entre un travail de dépouillement et de traitement des données d’archive et la nécessité qu’a l’ethnologue de nouer des contacts avec la population locale. Optiques toutes deux très dévoreuses d’un temps désormais compté. Faire les deux simultanément sur le temps imparti s’est très vite avéré impossible.
La solution est alors née du désastre : mon vieil et fidèle ordinateur portable de cinq giga-octets de disque dur, qui me suivait partout depuis six ans, est subitement passé de vie à trépas un beau matin, en exhalant quelques derniers clics inhabituels, suivi d’un râle définitif.
Hormis mon dictaphone assortis de quelques piles et d’une dizaine de cassettes audio-phoniques, je me retrouvais aussi bien équipé qu’un ethnologue du début du siècle précédent. Mais une promotion d’un magasin d’informatique local eu tôt fait de faire de moi, un ethnographe du début de notre siècle. Je devenais ainsi en quelques heures, le propriétaire d’un ordinateur, non plus de cinq, mais de quatre vingt giga-octets de disque dur. Un coup de téléphone à une amie2, et le surlendemain, j’avais à ma disposition un appareil photographique numérique de cinq millions de pixels.
Disposant des outils de la plus récente technologie, il convenait d’affiner la méthode de collecte de données.
Depuis 1976, quelques changements ont radicalement modifié la situation du séjour et du travail de l’ethnographe de passage dans la région. Déjà, il n’est plus question de rencontrer la population en sirotant un jus de fruit au café de la mairie : celui-ci n’existe plus. Un épicier résidant à Lannemezan a transformé ces lieux en un commerce moins oisif, quoique parfois prolixe de paroles et de commentaires locaux.
Beaucoup plus sérieusement et malencontreusement pour la curiosité ethnographique, la mairie, lors de déménagements successifs pour cause de travaux de réfection diverse, a « égaré » beaucoup des documents que l'on pouvait encore trouver en 1976. Ainsi, les listes nominatives consultées par Georges Augustins ont-elles purement et simplement disparues. Ainsi en va t-il pour les différentes lettres et documents classés lors de l’enquête de 1974-1976, selon le système cher à la région, dit du « vrac ». Certains registres des matrices cadastrales manquaient également à l’appel, etc.
Malgré l’aide fournit par l’actuelle secrétaire de mairie, nos recherches (jusque dans les caves et les greniers des maisons voisines, qui avaient conservé depuis les déménagements de la mairie, des caisses de marché remplies de feuillets mélangés) butaient toujours sur un manque de ceci, ou un manque de cela, et des matériaux tâchés, ou trop détériorés par l’humidité, pour être convenablement exploitables.
Je me retrouvais avec les registres des naissances, mariages et décès de 1841 à nos jours (avec quelques années manquantes), un registre des matrices cadastrales grises non-bâties, le registre des matrices cadastrale de l’année 2003 (le maire n’a jamais trouvé le temps d’aller chercher les suivants), et les feuillets des matrices cadastrales des dix années précédentes, « rangés » en vrac dans des cageots de marché. Et enfin, une merveille : deux registres des délibérations communales depuis 1905.
L’enquête de Georges Augustins était devant le problème du choix lié à l’abondance, je me trouvais devant le problème de l’insuffisance. Comme « il n’est de science que de mesure », il me fallait prendre celle de la conjoncture à laquelle je devais faire face : je possédais un bel ordinateur tout neuf, un appareil photos, et trop peu de données pour réaliser le travail prévu de pistage de l’évolution du paysage et de l’interaction socioculturelle.
Cependant, ma connaissance préalable de la région, eut tôt fait de guider mes pas vers les Archives Départementales des Hautes-Pyrénées, à une petite heure de voiture de mon terrain. Beaucoup de documents pouvaient y être consultés, le conservateur mettant même à ma disposition les documents non encore archivés, mais remisés dans leurs locaux. Je pouvais ainsi compléter avantageusement mon premier butinage, par une collecte plus importante : l’ensemble des registres d’état civil microfilmés, le registres paroissiaux depuis 1662 également microfilmés (comportant néanmoins des manques importants), le terrier de 1770 (matrices cadastrales de l’ancien régime), le plan cadastral napoléonien et les matrices blanches et noires qui forment le pendant écrit du plan. S’y trouve également le complément des délibérations municipales de 1831 à 1905 et la monographie de village rédigée par son instituteur du début de la troisième république.
Je pouvais faire déjà beaucoup plus, mais pas encore totalement pour la recherche envisagée. Il me manquait principalement les matrices cadastrales couvrant la période de 1939 à nos jours. Ayant reçu une formation africaniste, je n’étais plus trop inquiet : la méthode de terrain pouvait combler ce manque, en faisant appel aux discours et à la mémoire des acteurs locaux. Mais travaillant en France, il est dommage de se priver de certains documents, surtout quand on sait où les trouver : à l’hôtel des impôts de Tarbes. Cependant, sachant où les trouver, je savais également leur consultation restreinte par une loi. Trois rendez-vous avec le conservateur principal et le directeur du service du cadastre, une négociation serrée, face il est vrai à des personnes compréhensives, finirent par me permettre d’accéder au local dans lequel était rangé le trésor convoité.
Je pouvais dès lors envisager de travailler dans l’exactitude et de complémenter, au besoin, le travail qualitatif par son pendant quantitatif. Il ne restait plus qu’à ramener tous les documents à Paris, puisque mon temps de terrain était de deux mois, plus un, en tout et pour tout, et qu’une partie avait déjà été considérablement entamée.
Et c’est donc en des séances de photographies des documents, page après page, que j’ai collecté l’ensemble de mes sources, et les ai rangé dans mon ordinateur, d’abord selon la méthode régionale, ensuite selon un classement moins poétique. Séances qui vont s’avérées par la suite être des plus fructueuses, mais séances d’un effroyable ennui, et d’un intérêt frôlant le zéro absolu.
Courage !
Pour me redonner du cœur à l’ouvrage, et ne pas me sentir uniquement comme une machine presse-bouton, mais bien comme un ethnographe sur son terrain, j’ai également commencé des entretiens sur la thématique abordée, avec les acteurs locaux. Ces entretiens m’ont permis de compléter ma collecte archivistique, par des documents détenus en propre par des particuliers. Ainsi en va t-il pour le cahier de redevances du syndicat de la haute montagne, des années 1976 à 1983. Et ayant suscité des rencontres avec un notaire, j’ai également obtenu l’autorisation de photographier tous les actes notariaux intéressant mon enquête, sans aucune restriction de période. Ce travail a été commencé, il est à compléter lors d’un prochain terrain. Une érudite locale possède également des cahiers manuscrits écrits par l’un de ses aïeux, maire et vétérinaire, qui retracent par le menu tous les faits de la commune sur une décennie de la première moitié du XIX° siècle. Les négociations afin de pouvoir photographier ces cahiers sont en cours, mais diplomatie et patience sont convoquées pour cet exercice qui s’annonce délicat.
Un bilan est maintenant nécessaire : sur quelles archives l’enquête peut-elle se fonder ?
Une série de documents généalogiques :
Les microfilms des négatifs des registres paroissiaux de l’ancien régime, de baptêmes, mariages et sépultures. La période couverte va de 1662 à la période allant de la mise en place du code d’état civil (1804). Ces archives comportent des manques parfois importants (des années entières), et des pages sont complètement déchirées on rendues illisibles par les dégradations occasionnées par le temps. Cependant, il devrait être possible d’établir le système de parenté du village pour cet période, en tenant compte d’une marge d’erreur.
Les microfilms des négatifs des registres des actes d’état civil pour la période allant de la mise en place du code d’état civil à 1841. Cette date correspond à la possibilité d’accès à l’édition papier (manque quelques années).
L’édition papier des registres d’état civil, de 1841 à nos jours (manque quelques années). L’enregistrement de l’ensemble de ces informations est en principe protégée par une loi et interdite d’accès avant une période de 100 ans. Promesse a été faite de masquer les identités des personnes et des lieux concernés par l’enquête.
L’ensemble de ces documents sert à établir le système de parenté du village étudié. Il s’agissait de pouvoir être à même de faire circuler les patrimoines au sein des maisons, de générations en générations. Mais les registres d’état civil fournissent néanmoins des indications allant bien au-delà de ce simple exercice3.
Une série de documents sur la thématique des patrimoines privés :
Les plans cadastraux de trois villages qui feront partie du travail de doctorat, du travail de master, et de celui de l’ACI : Aspin-Aure, Esparros et Lomné.
Les plans cadastraux napoléoniens d’Esparros
Les matrices cadastrales (blanches, noires, grises et actuelles) d’Esparros. L’accès à l’ensemble des matrices cadastrales actuelles est en principe protégé par une loi et interdit ou facturé au prix de 4,50 euros par feuille. Le nombre de feuillets par année, et le nombre d’années nécessaires à notre recherche mettait cet achat hors de notre portée. Les négociations que j’ai mené auprès des responsables du service des impôts de Tarbes a permis non seulement l’accès, mais la gratuité intégrale et la permission de photographier tout ce dont nous avions besoin. Néanmoins, promesse a été donné de ne pas citer nominativement les personnes dont nous traiterions les patrimoines, et de masquer les communes des parcellaires étudiés dans toutes publications accessibles à un large public.
Le terrier d’Esparros.
Quelques actes notariés concernant une maison. Ces actes sont du registre privé le plus strict. Promesse a été faite, d’une part, de ne pas divulguer l’identité des personnes et les lieux concernés, d’autre part, de ne pas communiquer ces actes.
Des feuilles manuscrites qui traînaient au milieu de l’un des « vrac » d’un des cageots municipaux, concernant une transaction de terrain passés entre deux maisons en 1914.
Les taxes d’habitations et les taxes foncières, malheureusement inutilisables, les photos, prises la vaille du départ, se sont révélées floues… La consultation de ces fiches est également protégée par une loi, et leur accès aurait du m’être interdit. Les très bonnes relations instaurées auprès de la population, m’ont permis leur accès, mais promesse a été passée de ne pas citer nominativement les personnes et les lieux concernés.
Ces documents servent à repérer concrètement les patrimoines et à suivre les transmissions au fil des siècles envisagés. Ils servent également à reconstituer le paysage de la commune étudiée, et d’en suivre son évolution, tout au long de la période envisagée.
L’ensemble des informations, tant de parenté, que patrimoniales et de géographie physique, servent à nourrir la base de données du Système d’Information Géographique (SIG) réalisé par Nicolas Béhar, géographe. Ce SIG est réfléchi, conçu et nourri à deux disciplines, il est travaillé conjointement par le géographe et l’ethnologue selon leurs compétences.
Une série de documents divers :
Les registres des délibérations communales depuis 1831 (comportant quelques manques). Là encore, promesse a été faite de masquer les noms de personnes et de lieux, et de ne pas divulguer le contenu de ces registres, ailleurs que dans un cadre scientifique.
Le cahier des redevances de la haute montagne de 1976 à 1983. Des pourparlers sont actuellement en cours afin d’obtenir la totalité des cahiers de redevance pour la haute et la basse montagne.
La monographie de village rédigé par l’instituteur du début de la troisième république.
77 photographies de cartes postales anciennes et du paysage actuel, réalisées par l’ethnologue et le géographe. Les photographies du paysage ont été géolocalisées grâce au système GPS.
Ces documents servent de complément qualitatif aux deux séries de documents précédemment cités.
Chaque feuille des plans cadastraux achetés au centre des impôts de Tarbes est un fichier de type : image tagged format file format d’une valeur moyenne de 325 000 octets. Le format informatique de chacune des photographies est en JPEG, d’une valeur moyenne de 1 800 000 octets (1,8 Mo), de dimension de 1944 x 2592. Toutes s’ouvrent avec Nero Photosnap image viewer, Paint, adobe photoshop ou l’aperçu des images windows. Nous avons utilisé Paint pour les archives écrites, qui offre la possibilité de corriger les fiches comportant des erreurs et d’indiquer des informations supplémentaires, tout en étant rapide à l’ouverture et s’ouvrant à une taille directement exploitable. Pour les plans, l’aperçu des images windows permet une lecture aisé, mais est long à s’ouvrir et à réagir (zoom par exemple). Adobe photoshop permet d’intervenir sur les plans, à condition d’enregistrer les modifications sur un nouveau fichier, avec un nom nouveau, et de sauvegarder l’original en tant que tel.
Le total des fichiers pour Esparros est de 21, 6 Giga-octets. Le total des fichiers pour les trois villages est de 24,7 Giga-octets. Néanmoins, la totalité du travail de collecte n’est pas uniquement sur un des ordinateurs, mais ethnologue et géographe ont séparé les données suivant leur utilisations respectives, afin de conserver l’espace nécessaire au fonctionnement de nos ordinateurs respectifs. Toutefois, l’ensemble a été sauvegardé sur deux disques dur externes. L’intégralité4 des fichiers de l’ethnologue a été transférée sur le disque dur de la bibliothèque d’ethnologie et de sociologie comparative de la Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie (MAE) René Ginouvès, CNRS Nanterre.
Bien sûr la principale différence entre le terrain des Baronnies effectué par Georges Augustins et celui de notre exposé, est celle d’une recherche faite, et d’une autre en train de se faire. Aussi sommes nous soumis aux étapes du doute et des pistes à suivre, et nous ne présenterons que le travail consécutif aux hypothèses en construction.
Nous émettons le postulat que l’état d’un finage, ou d’une parcelle, dit quelque chose de la société qui l’a construit. Avec pour entrée le rapport des acteurs sociaux à leur terroir, les matériaux que nous venons de présenter doivent nous permettre de pister l’évolution du système à maison sous les effets des pressions tant internes (pression démographique due au tarissement des filières migratoires, avec colonisation des anciens terrains communaux par les cadets) qu’externes à la région (passage de l’exil du à l’héritage préciputaire à l’exode rural).
Partant de la fin du XVIII° siècle (peut-être un peu plus en amont, si les archives et le temps le permettent), nous souhaitons aboutir à nos jours, en reconstituant la nature du parcellaire du village étudié. Cette nature du parcellaire (jardins, vergers, cultures, prés de fauche, pâturages, friches, bois) sera mise en rapport à l’étude sociologique de leurs propriétaires (place au sein de la hiérarchie sociale, place au sein des réseaux matrimoniaux et politiques, niveau économique) et les choix de vie faits à divers moments (choix de l’exil-exode, acquisition ou vente de parcelles, respect de l’héritage préciputaire ou jeu de l’héritage égalitaire républicain, polyactivité, etc.). Nous posséderons alors le film des relations société/nature construite et déconstruite (ou construite d’une autre façon), et les rationalités des acteurs sociaux quant à leur manière de s’organiser selon les principes du système à maison, ou selon une adaptation de ces principes à un cadre de vie en transformation.
Il nous faut donc mobiliser tant les données généalogiques que les données concernant les patrimoines. Cependant, une urgence s’est faite jour, celle de la date butoir de l’examen du master du géographe, et celle de la restitution dans le cadre de l’ACI. Nous ne pouvions pas tout traiter d’un coup, un choix devait être fait. Nous avons donc restreint notre analyse sur quelques maisons pérennes à ce jour, et remettons l’analyse de celles qui ont échouées à se perpétuer à une date ultérieure.
Nous avons vu que l’intégralité des documents dont nous allions nous servir a été photographié et est enregistré sur disques durs informatiques. Restait à effectuer un important travail de classement des photographies à l’intérieur de dossiers, recomposant ainsi les registres et documents divers, selon la version originale. Les photographies ont donc été triées l’une après l’autre, nommées et classées. Travail fastidieux mais indispensable pour s’y retrouver. Une fois cette opération faite (certains des documents n’ont pas encore subi cette opération par faute de temps), quelques « clics » de souris permettent d’accéder à n’importe quelle page de n’importe quel registre du village analysé. Il devenait alors possible de travailler sur le terrain, à Paris ou même à Kampala si cela nous chantait.
Les données généalogiques ont ensuite été travaillées avec un logiciel de généalogie choisi principalement parce qu’il ne limite pas le nombre de personnes intégrées, et qu’il a l’avantage de permettre des recherches croisées, grâce à des opérateurs booléens.
Les résultats obtenus ont servi à nourrir la base de données du SIG, auxquels sont venus s’ajouter les informations recueillis lors du dépouillement des matrices cadastrales : transmission, superficie et nature du sol. Les informations cadastrales ont été ordonnées sur trois fichiers de type exel.
Le premier fichier est celui des propriétaires, il inclut les informations issues de l’analyse généalogiques et cadastrales : désignation et identification précise de la personne concernée, appartenance à une maison, date de naissance, mariage et décès, profession(s) exercée(s), lieu de résidence, folios cadastrales sur lesquelles cette personne est mentionnée, désignation et identification de son ou ses conjoint(s), désignation et identification des personnes en relation d’indivision et d’usufruit (ou l’inverse, si cette personne est l’usufruitier d’un autre acteur). Dans l’immédiat, 289 personnes ont été traitées, le travail est toujours en cours.
Le deuxième fichier est celui des parcelles. Il indique le numéro de la matrice cadastrale en 1825 (date du premier établissement des cadastres républicain pour la commune), le quartier d’appartenance de la parcelle, les dates de transactions diverses auxquelles la parcelle a donné lieu, les types de transactions, et les nouvelles numérotations des parcelles au fil de leur évolution. 466 parcelles et parcelles ayant données lieu à transaction ont été traitées, le travail est toujours en cours.
Le troisième fichier est celui des transactions. Ce fichier reprend les numérotations des parcelles et les dates de mutation. Il indique le propriétaire exact de chaque parcelle à sur une datation précise. On y trouve ensuite le type de transmission selon la parenté (par exemple de père à fils, ou d’oncle paternel à neveu), et enfin la superficie des parcelles et la nature de leur sol. Toutes les variations de ces données sont enregistrées et reportées sur l’ensemble des fichiers. Ainsi, si une parcelle subie la moindre modification (superficie, nature du sol, propriétaire, indivis, usufruit, etc.) elle est notée et sensée apparaître sur le résultat final du SIG.
Le SIG devrait ainsi nous permettre d’obtenir les différents instantanés du finage d’Esparros au cours des deux siècles passés, et de lier ces données aux données sociologiques, étape de réflexion intermédiaire à notre recherche.
Tel que l’a énoncé Georges Augustins dans sa conclusion, le choix d’une méthode d’enquête dépend de deux éléments : la question posée et les possibilités de traitement. Or c’est précisément des possibilités de pouvoir traiter les matériaux pour répondre à la question qui nous posait problème. La contrainte du temps nous a pousser à inventer une méthode de terrain, hors du terrain. Puisque, pour des raisons nouvelles du fonctionnement de la recherche, il était impossible de rester sur le terrain, j’ai donc envisager d’emporter le terrain avec moi.
Il m’est certes maintenant possible de réaliser le minutieux travail de décryptage des informations archivistiques sur les bords du lac Victoria. Il m’est certes maintenant possible de travailler en synergie avec mon collègue géographe dans un bar parisien. Il m’est certes maintenant toujours possible de discuter de tel ou tel problème avec l’un des acteurs locaux, en utilisant Internet.
Cependant ce travail ne peut être pensé qu’en tant que phase approfondie de préparation du « vrai » travail de l’ethnographe sur son terrain, au contact de la population, les pieds dans la neige de l’hiver dans la boue du printemps, ou en foulant l’herbe verte des estives, derrière les brebis, et surtout… leurs bergers.