La première enquête « Baronnies » s’est déroulée de janvier 1974 à mars 1976 (pour ce qui me concerne). Elle a été engagée sous les auspices du Laboratoire d’Anthropologie sociale dans le cadre d’une Action Thématique Programmée du CNRS baptisée « Dynamique des populations » ; elle a été menée en collaboration avec l’EHESS et le laboratoire d’hémo-typologie de Toulouse. Elle s’était donnée pour objectif de tenter de lier les résultats de recherches d’inspiration différentes, les unes biologiques – et elles cherchaient alors à repérer les caractéristiques génétiques d’une population – et les autres sociales – et elles visaient à identifier les institutions et coutumes qui en étaient caractéristiques. Les deux projets devaient s’éclairer l’un l’autre. Les méthodes en étaient, bien entendu, différentes : alors que les biologistes venaient ponctuellement procéder à des prises de sang (en l’échange de bilans de santé gratuits), les chercheurs en sciences humaines demeuraient plus ou moins longtemps sur le terrain, et, pour ma part, en permanence pendant ces deux années.
Quant à la population faisant l’objet de cette recherche, elle se situait dans une région bien délimitée des Pyrénées, baptisée les Baronnies, qui se compose de vingt-huit communes enserrées, au sud par la montagne, au nord, par le plateau de Lannemezan, à l’ouest, par la vallée de Campan et, à l’est, par la vallée d’Aure.
C’était, pour moi, la première fois qu’il m’était donné de faire une enquête de terrain de longue durée en France puisque j’avais préalablement eu ce genre d’expérience à Madagascar où j’avais fait une recherche ayant donné lieu à une thèse de troisième cycle soutenue quelques mois seulement avant le départ pour les Pyrénées. Je décidai tout de suite de m’installer sur place en permanence, louant une maison et y demeurant. Il s’agissait donc d’entreprendre une enquête de terrain conforme à la conception que l’on en avait à l’époque : une ‘immersion’ totale sur le lieu. Comme il ne pouvait être question d’entreprendre une enquête intensive sur vingt-huit communes, ce fut naturellement le hasard de l’installation qui commanda le lieu de l’enquête. Ce hasard toutefois n’en était qu’un à demi puisque le village où je trouvai une maison à louer (à l’époque, il n’y en avait que deux, pourvues d’une douche, qui se trouvaient à louer dans la partie orientale de cette petite région), le village de Lomné, avait autrefois été le lieu de résidence du seigneur des Baronnies dont le château en ruines se trouvait encore sur la commune, de même que le dernier descendants des barons qui vivait plus que modestement dans une masure au pied des ruines.
J’avais alors une idée assez précise de ce que devait être l’ethnologie, idée qui ne m’a, du reste, pas quittée depuis. Elle prenait sa source dans un livre d’Edmund Leach, Pul Eliya, a village in Ceylon. Dans cet ouvrage, qui traite des relations entre la parenté et la tenure foncière à Ceylan, Leach tente de montrer, en s’appuyant sur des relevés minutieux relatifs à la parenté aussi bien qu’aux possessions foncières, que les règles de parenté sont manipulées par des stratégies subtiles dont, en fait, il ne fait pas la théorie. C’étaient, du reste, moins les implications théoriques qui m’importaient que les soucis de méthode : j’ai toujours été d’avis qu’il n’est de science que de la mesure. Il fallait donc, d’une part, relever tous les faits susceptibles de quantification, et, d’autre part, noter ou d’enregistrer tout ce qui, ne répondant pas à cette définition, constituait néanmoins autant d’éléments utiles pour comprendre les modes de vie et valeurs des gens étudiés.
D’emblée les archives municipales me parurent d’un intérêt considérable dans la mesure où elles offraient justement cet élément quantifiable et exhaustif qui m’avait fait défaut à Madagascar. Ces archives étaient de quatre types :
les listes nominatives dressant l’inventaire, dans chaque maisonnée, de tous les individus présents dans la commune à une date donnée, avec mention de leur âge (souvent fantaisiste), de leur profession, de leur lieu de naissance et de la nature de leur lien de parenté avec les autres membres de la maisonnée. Ces listes avaient été établies tous les dix ans depuis la fin du XVIII è siècle et offraient donc la possibilité de retracer l’histoire démographique de chaque maison.
Les recueils d’actes de naissance, de mariage et de décès depuis la fin du XVIII è siècle (les registres paroissiaux antérieurs étant incomplets). Ces registres, traditionnellement utilisés par les démographes au moyen d’une fiche standardisée – dite ‘fiche Henry’ – devaient permettre d’établir les caractéristiques démographiques de la population et de retracer les alliances matrimoniales.
Le cadastre comprenant deux sorte de documents : les cartes cadastrales où chaque parelle est représentée, les matrices cadastrales qui font l’inventaire des propriétaires des parcelles et permettent d’en retracer l’histoire individuelle depuis le deuxième quart du XIXè siècle. La première matrice cadastrale est particulièrement utile puisque, étant justement la première, elle fait l’inventaire, parcelle après parcelle, des propriétaires et des affectations de culture, elle permet donc de dresser une sorte de photographie du terroir (usages et propriétés) en 1825.
Les documents divers déposés en vrac dans la mairie d’Esparros et qui concernaient aussi bien les affaires de gestion de la montagne que les questions parfois très personnelles des habitants d’autrefois.
Devant une telle abondance de documents le risque est grand de se perdre. D’où un certain nombre de questions qui se sont posées d’emblée : par où fallait-il commencer ? Jusqu’à quel niveau fallait-il poursuivre le dépouillement : exhaustif au niveau d’une commune, moins étendu, plus intensif ou différent ? Quel temps pouvait-on consacrer aux archives sachant que l’enquête de terrain avait ses exigences aussi ?
Le dépouillement des registres d’Etat civil s’est imposé comme une urgence dans la mesure où, dans le cadre de la collaboration avec des historiens travaillant dans des communes voisines, il devait fournir des informations comparables, de surcroît il était facilité par l’emploi des fiches Henry qui contraignaient les chercheurs à dépouiller les matériaux de manière identique. J’ai personnellement effectué ce travail sur les registres de la commune de Lomné (environ 200 fiches).
Dès lors, il est apparu que le dépouillement des listes nominatives pouvait apporter des informations complémentaires (l’Etat civil ne dit pas qui habite avec qui) et d’un dépouillement relativement rapide : huit inventaires comprenant chacun un nombre de maisons qui a dépassé la soixantaine dans les années 150-60, mais qui a chuté de moitié à la fin du XIXè siècle. Ces inventaires ont été recopiés tout simplement sur des copies doubles grand format à petits carreaux et au stylo à bille.
Le dépouillement des matrices cadastrales de Lomné s’est alors imposé lui aussi comme une nécessité et pour une raison simple : étant donné que l’on connaissait - ou que l’on avait les moyens de reconstituer - l’histoire de chaque maisonnée, grâce aux registres précédents, il était essentiel de se donner la possibilité de reconstituer aussi l’histoire de chaque parcelle. Chacune d’entre elles a donc été répertoriée sur une fiche découpée dans un carnet à souche (ou bien, il faut l’avouer, dans des fiches Henry inutilisées dont le dos est vierge) de petit format. Deux fichiers ont ainsi été constitués : le fichier des propriétés en 1825 et le fichier des parcelles (305 en tout) portant l’historique de chacune d’entre elles jusqu’au début du XX è siècle.
Tout ceci a pris plusieurs mois. Toutefois, loin de nuire à l’enquête de terrain, cet investissement dans les archives s’est avéré profitable. En effet, rien n’est plus difficile que de justifier la présence et l’activité d’un ethnologue qui peut aisément passer pour une sorte de touriste dont le dilettantisme est financé par l’Etat ! Passer du temps dans les archives donne une raison d’être. C’est là, de surcroît, une occupation bien considérée. Il se trouve qu’elle donna même lieu à une plaisanterie : le maire du village, esprit facétieux, avait entrepris de faire croire, avec la complicité du receveur des postes, que, toutes les semaines j’envoyais à l’Elysée un rapport circonstancié sur les agissements des habitants de ce village : Valéry Giscard d’Estaing était ainsi personnellement informé, minute par minute, de leurs faits et gestes ! Quelques-uns, paraît-il, l’ont cru.
Le dépouillement des documents conservés en vrac dans la mairie d’Esparros est survenu beaucoup plus tard, alors que l’enquête sur Lomné paraissait bien avancée et qu’un complément sur le commune voisine paraissait opportun. J’avais envisagé de faire le même genre de dépouillement qu’à Lomné, mais l’ampleur de la tâche et le caractère répétitif des résultats à en attendre m’en ont dissuadé. J’ai, en revanche, découvert l’ampleur des documents conservés qui n’avaient, selon toute apparence jamais faits l’objet d’un classement. On y trouvait de tout : des listes de propriétaires de bétail payant des droits d’accès à la montagne, des copies de lettres adressées au Préfet ou à l’Evêque (et dans ce dernier cas pour se plaindre des agissements d’un abbé aux mœurs éthyliques et dissolues) ou encore des copies d’anciennes coutumes datant du XIII è siècle. La lecture de ces documents offrait un merveilleux aperçu des manières de voir et de sentir des gens et c’est essentiellement pour cette raison que je les lus. Il y avait une autre raison aussi : Baptistou, le secrétaire de mairie, un vieil homme empreint d’une bonhomie merveilleuse et dont la conversation était à soi seul un immense plaisir. Et puis nous descendions à midi au rez-de-chaussée de la mairie où se trouvait alors un bistrot où les vieux du coin venaient prendre l’apéritif. Le lieu, d’un confort minimal, était cependant agrémenté d’un tableau en relief représentant une dame de dos montrant son postérieur. De bien bons moments j’ai passés là à écouter nombre d’histoires et de propos plus ou moins raisonnables ! A la réflexion, je me demande maintenant si cette phase du dépouillement des archives municipales n’était pas un prétexte. Il n’en reste pas moins que sur les deux cahiers de brouillons sur lesquels j’ai recopié divers textes lus dans cette mairie, figure la copie d’un acte de 1262, désormais introuvable, et que m’a demandé une érudite locale.
Le dépouillement des matériaux d’archives pré-cités devait permettre de mieux comprendre les acquis de l’enquête proprement ethnographique, laquelle laissait apparaître une logique de transmission patrimoniale préciputaire, d’une part, et, liée à cette dernière, la constitution de réseaux matrimoniaux organisés autour de la circulation de la dot, d’autre part. Les donnés recueillies dans les archives devaient donc : reconstituer, parallèlement, l’histoire de chaque parcelle et de chaque maisonnée de manière à faire apparaître la logique de reconstitution des patrimoines, d’une part, reconstituer les réseaux d’alliance au moyen des données d’Etat civil, d’autre part. On voit que toutes les données précédentes étaient mobilisées ; seul inconvénient dû au procédé même du recueil : toutes ces informations n’ayant trait qu’à un seul village, les inférences que l’on pouvait tirer de leur exploitation ne seraient valables que pour ce village, ce qui était de peu de conséquence pour la reconstitution des patrimoines, mais pouvait présenter un certain biais pour ce qui est des réseaux d’alliance. En effet, une soixantaine de maisons constituent un échantillon suffisant pour ce qui est de la logique patrimoniale, tandis qu’un réseau matrimonial replié sur un seul village est nécessairement partiel, les mariages se nouant évidemment au delà des frontières communales. Compte tenu des moyens dont on disposait à l’époque il ne paraissait pas possible d’obvier à ce défaut et, ce, d’autant moins que le dépouillement de ce type de données doit être exhaustif. Une solution aurait pu consister à suivre un réseau matrimonial donné sur plusieurs communes, mais il aurait alors impliqué une dépense de temps et d’énergie sans rapport avec le résultat à en attendre (il aurait fallu dépouiller les archives de toutes les communes concernées en recherchant à chaque fois des mariages précis, ce qui, en raison de l’état des archives, des variations orthographiques des noms et du caractère répétitif de certains patronymes aurait certainement été impossible).
Le dépouillement des données consignées sur les fiches précédemment décrites impliquait la confection de nouvelles fiches que l’on pourrait appeler ‘fiches de synthèse’, elles étaient composées comme suit :
Pour ce qui est de l’exploitation des données des recensements, j’ai établi une fiche par maison, fiche sur laquelle était reportée la composition de chaque maison, en précisant, au moyen de caractères typographiques spéciaux qui était présent à chaque recensement.
Pour ce qui est de l’exploitation du cadastre, j’ai établi des fiches comparables aux précédentes, mais ne faisant apparaître que les destinataires des transmissions patrimoniales et en indiquant, au moyen de rectangles plus ou moins étirés, l’importance de la fraction du patrimoine reçu. Ce sont, du reste, ces conventions qui ont été reprises dans l’ouvrage publié.
Pour ce qui est de dépouillement des mariages et de l’identification des réseaux matrimoniaux, j’ai eu recours à procédé que j’avais vu exposé par André Leroi-Gourhan à propos de l’analyse des motifs des grottes ornées. Il s’agissait de constituer une fiche par maison sur laquelle sont inscrits tous les mariages conclus par cette maison durant une période déterminée (j’avais choisi un siècle, soit quatre générations). Ensuite cette fiche, que l’on choisit beaucoup plus large que haute (un rectangle très allongé) est percée de trous sur ses bords au moyen d’un emporte-pièce, outil que l’on se procure aisément dans les bonnes quincailleries car il est utilisé couramment par les cordonniers. Chaque trou correspond à une maison. On ouvre les trous associés aux maisons avec lesquels la maison de la fiche a fait un mariage (cette ouverture se pratiquait à l’époque aisément au moyen d’une pince à tiercé que l’on trouvait dans tous les bistrots et qui était destinée à la même opération sur les fiches perforées du tiercé). On obtient alors un jeu de fiches assez volumineux (une centaine pour le village de Lomné). Il suffit de les disposer soigneusement les unes contre les autres de manière que les trous se superposent exactement, ensuite on introduit dans le trou correspondant à une maison donnée une aiguille à tricoter qui parcourt donc tout le jeu de fiches. On secoue : tombent alors toutes les fiches dont ce trou a été ouvert, c’est à dire toutes les fiches des maisons qui ont eu une alliance avec la maison du trou. Il suffit ensuite de reporter sur une feuille de papier les différents réseaux ainsi obtenus et de les connecter. On peut même faire des tris croisés en utilisant simultanément plusieurs aiguilles à tricoter. Le procédé est d’une simplicité parfaite et d’une efficacité surprenante. Il s’agit, évidemment, de l’ancêtre de l’informatique dont la logique est bien apparente ce qui en rend l’usage plus évident que celui d’un tableur moderne. L’encombrement est très inférieur à celui d’un ordinateur portable, la consommation électrique nulle, le coût faible (la pince à trous, seul investissement sensible, étant vite amortie), et l’énervement bien moindre. L’aiguille à tricoter peut servir de nouveau.
Le choix d’une méthode d’enquête dépend de deux éléments : la question posée et les possibilités de traitement. La question posée concernait la nature du mécanisme de perpétuation des maisonnées et de leur assise foncière ; les possibilités de traitement reposaient tout entières sur les calculs statistiques simples, les reconstructions manuelles et laborieuses de généalogies et le génial système des fiches perforées. Tout ceci impliquait un recueil exhaustif de données d’état civil et de cadastre sur une commune, puis la confection, à partir de là, de fiches de famille, de fiches de maison et de fiches de parcelles triées et re-triées dans tous les sens permettant de faire apparaître des liens significatifs. Cela impliquait aussi naturellement l’usage d’innombrables feuilles de papier grand format permettant, à force de les étaler sur le tapis, de reconstituer des généalogies ; cela impliquait encore l’usage de papiers calques sur lesquels étaient reportés les plans cadastraux réduits (par photographie directe et tirage sur papier) coloriés au crayon de couleur de manière à identifier les usages agricoles et les propriétés ; cela impliquait enfin le jeu du tri avec aiguilles à tricoter que l’on a décrit plus haut. Grâce à tout cela on parvenait enfin à rédiger un peu plus d’une centaine de pages, parfois indigestes, mais offrant une vue somme toute relativement fiable de la vie sociale des Baronnies.