Je propose ici quatre réflexions issues du bilan présenté par ailleurs et de l’expérience de la « revisite de terrain » de J. Pitt-Rivers à Grazalema.
On peut se demander quel rapport entretient l’ensemble des archives conservées et l’œuvre publiée. Il ne semble pas qu’il y ait, dans les archives de J. Pii-Rivers des éléments fondamentalement différents de ce qui a été publié, des données qui demanderaient à être complétées. Pourtant JPR a souvent déclaré et écrit qu’il comptait mener une étude sur deux thèmes qu’il a peu développés dans son livre : d’une part les mouvements anarchistes de la région (particulièrement importants et intéressants) et, d’autre part, le toro de la Virgen (voir mon rapport sur le bilan de notre équipe). Or il y a peu de données sur ces thèmes dans les archives. Si véritablement les archives ethnographiques sont simplement les notes qui ont servi à rédiger un livre, leur intérêt est limité. La revisite de terrain se fait alors essentiellement par rapport au texte publié et la trilogie livre/archives/revisite perd un peu de sa substance.
Cependant, même s’il y a peu de différences entre le texte publié et les archives ethnographiques (ce qui tout de même assez rare), l’intérêt des archives est loin d’être nul : il est intéressant en effet de confronter les données ethnographiques de l’auteur avec, par exemple, ses notes de lecture de l’époque, les contacts qu’il entretient dans le village et ailleurs, et même ses notes de cours pour l’année universitaire qui suit. Il ne faut donc pas parler seulement d’archives ethnographiques mais d’archives d’un auteur dont les différentes composantes peuvent être mises en relation avec les données ethnographiques de ces archives. C’est ainsi que l’intérêt des archives ethnographiques peut se situer en des points qui diffèrent d’un dépôt à l’autre. Dans le cas des archives de Griaule pour lesquelles il semble y avoir une attitude de patrimonialisation, l’intérêt est, à la limite, indépendant du contenu. On peut les envisager comme un témoignage pour l’histoire de l’anthropologie, un palimpseste pour les Dogons ou un mythe de plus pour ces derniers. Ce n’est pas le cas des archives Pitt-Rivers, du moins pas pour l’instant. En revanche leur intérêt peut être autre : il y a eu et il y a encore une telle polémique autour de l’œuvre de JPR, que les détracteurs pourront les consulter pour alimenter le débat et trouver des arguments. Par exemple ils pourront comprendre pourquoi JPR a peu parlé de l’oligarchie locale (señoritos) en suivant ses contacts sur le terrain. Grâce à la « revisite », on pourra expliquer quelques options de cette monographie après avoir vu le lieu où JPR habitait, dans la rivera, en bas du village. En parlant avec ses contemporains de Grazalema (qui étaient très jeunes à l’époque) on comprend qu’il n’ait pas approfondi l’étude des mouvements anarchistes qui l’intéressaient. La « revisite de terrain » garde son intérêt.
Le projet Grazalema consiste essentiellement en une « revisite du terrain » de J. Pitt-Rivers en Andalousie. La région où celui-ci a travaillé dans les années 1950 a profondément changé. Si la monographie et les archives font état d’un village très « traditionnel », aujourd’hui Grazalema est à la tête d’une région touristique dont l’activité dépend beaucoup de la présence d’un Parc Naturel. Les activités sont passées de l’agriculture, la chasse, l’élevage de brebis et de porcs, et l’artisanat de couvertures de laines, à l’hôtellerie, la restauration et le bâtiment. Les contacts avec l’extérieur, la côte de Marbella et l’étranger, ont bouleversé les conceptions et les valeurs d’ « honneur » dont parle JPR.
La distance est telle entre ce que décrit JPR et la situation actuelle qu’on peut se demander si c’est bien une « revisite » de terrain que nous faisons, et je propose que cette notion soit revue et discutée dans notre forum, d’après l’expériences des uns et des autres. En effet si nous avions choisi un autre village de la région qui aurait évolué moins rapidement, cette notion eût été plus pertinente. Cette situation est à mettre en parallèle avec celle de l’enquête sur les Pyrénées (Augustins/Garine/Mercier) où la « revisite » se fait dans un village autre que celui de l’enquête d’origine sans aucun dommage, semble t-il, pour la pertinence de la comparaison. Nous avons donc un télescopage de l’espace et du temps : en changeant d’espace lors de la « revisite », celle-ci peut devenir plus pertinente du point de vue du temps et plus riche du point de vue de la comparaison. Il ne faut donc pas se focaliser sur un espace donné à « revisiter » mais faire préalablement une recherche pour savoir si un autre espace que celui de la première enquête ne serait pas plus informatif pour les archives ethnographiques conservées.
L’expérience de l’équipe de Grazalema montre l’importance du contexte intellectuel de la production de l’œuvre et donc de la constitution des archives. Généralement les documents conservés concernent une population éloignée, « primitive »et séparée des cercles intellectuels. Ce n’est évidemment pas le cas des sociétés européennes. Ici les indigènes ne sont pas analphabètes, mais de plus ils lisent l’anthropologie écrite sur leur village. Plus encore ils sont eux-mêmes anthropologues : Ginés Serrán Pagán, le principal détracteur de JPR est anthropologue et il a fait un malheur dans les universités nord-américaines en critiquant les œuvres de JPR. Moreno Navarro, professeur à l’université de Séville, s’en prend à la « double colonisation » de l’ « aristocrate anthropologue britannique ». Les archives prennent dans ces conditions une valeur particulière dans la mesure où elles peuvent nourrir la polémique. C’est probablement ce qui devrait fort heureusement arriver aux archives de JPR, et cela pose évidemment le problème de la mémoire de l’ancien propriétaire des archives et des réactions du donateur. En effet, ces papiers pourront éventuellement alimenter les critiques contre l’œuvre archivée.
Il n’en reste pas moins qu’une étude du contexte intellectuel local de la production de l’œuvre ethnologique et des archives ethnographiques apparaît ici capitale. C’est ce qu’a montré l’étude détaillée et fort bien documentée de Francisco Campuzano sur les références à l’œuvre de JPR.
Notre équipe a décidé de s’intéresser à un thème qui a été peu traité par JPR. Nous avons choisi la cérémonie du toro de la Virgen pour plusieurs raisons. On sait que les jeux taurins ont constitué le thème principal des recherches de JPR après son travail sur Grazalema. Or cette fête du toro de cuerda n’est que peu abordée dans sa monographie. Par ailleurs ce rituel semble s’être reproduit avec une extraordinaire vitalité mais sans beaucoup de changements depuis l’époque de la monographie de JPR. C’est même probablement la coutume qui reste la plus proche de la société telle qu’elle est décrite par JPR. Nous avons pensé avec cette étude, d’une certaine manière prolonger et même peut-être compléter celle de JPR. En effet, cette fête, telle qu’on l’observe aujourd’hui, semble s’insérer dans la société d’antan et s’appuyer sur les «valeurs » étudiées dans la monographie de Grazalema. Ce « prolongement » a évidemment quelque chose de tout à fait virtuel, mais nous avons pensé que l’expérience méritait d’être tentée et que, quoiqu’il en soit, elle susciterait des débats avec les autres membres de l’ACI et plus généralement avec les spécialistes concernés par la conservation des archives ethnographiques.
Ces quatre réflexions sont provisoires et il y en aura probablement d’autres à mesure que le travail avancera. Elles attendent pour progresser les commentaires des autres membres de l’ACI.