Terrain et archive

Observatoire de l’archivage des matériaux de terrain des ethnologues

Antoinette Molinié

Bilan des travaux réalisés par l’équipe « Andalousie-Pitt-Rivers » dans le cadre de l’ACI « Le terrain et son archivage »

Le rapport remis par Pedro Romero de Solís en février 2006 est le résultat d’une enquête de terrain menée dans le cadre de notre projet ACI (voir le projet) par une équipe comprenant Pedro Romero de Solís (Professeur de sociologie à l’Université de Séville), Angel Martín (Professeur d’écologie à l’Université de Séville), Manuel Guil (post-doctorant à l’Université de Séville) et Francisco Campuzano (doctorant à l’Université de Séville). Ce travail a été organisé le 16 août 2005 lors d’une réunion sur le terrain à Grazalema qui rassemblait tous les membres de l’équipe. Nous avons alors défini les tâches de chacun d’entre nous, examiné les cartes que A. Martin a projetées, discuté des variables que M. Guil avait retenues pour son enquête sociologique, discuté des différentes études que devait mener F. Campuzano. J’ai pu mesurer alors combien il est difficile de faire passer notre problématique de conservation d’archives ethnographiques à des collègues qui sont surtout intéressés par le volet « revisite de terrain ».  

Le rapport de 348 pages comprend les chapitres suivants :

I. L’évolution du paysage de Grazalema.

II. Enquête sociologique. Les variables de la société de Grazalema considérées par J. Pitt-Rivers et la société actuelle vue par ses membres. L’impact de l’œuvre et le souvenir de l’homme.

III. Étude anthropologique.

1.- L’impact de l’œuvre et de la personnalité de J. Pitt-Rivers et la polémique autour de sa monographie sur Grazalema.

2.- La perception du Parc National et des changements induits par le développement touristique du village.

3.- Le toro de la Virgen del Carmen.

Annexes

Archives photographiques

Statistiques générales

Recensement de la population et des habitations

Etude socio-économique de la région de Cadix

Plan de développement durable du Parc Naturel Sierra de Grazalema

Cette étude de l’évolution du paysage et des programmes de développement durable (p. 1à 32) intéresse évidemment notre projet d’ACI. En effet elle nous donne la mesure des modifications du paysage et ainsi nous permet de cerner le contexte d’une « revisite de terrain ». Par ailleurs l’un des thèmes traités par l’équipe concerne la perception du Parc Naturel  créé par la Junta de Andalucia en 1985. Celui-ci a considérablement marqué la société locale par la protection de l’environnement  et les contraintes qu’il a imposées et par le tourisme rural qu’il a contribué à développer. Il s’imposait donc de consigner les modifications du paysage pour les confronter aux représentations de celui-ci. Par ailleurs cette partie de notre projet peut faire l’objet d’une intéressante comparaison avec le projet Pyrénées de G. Augustins et E. Garine qui, eux aussi, ont prévu une étude de paysage.

Grazalema compte un peu plus de 2000 habitants. Pour évaluer les changements produits depuis l’époque de Julian Pitt-Rivers, Manuel Guil a sélectionné quelques variables qu’il a testées sur 51 habitants de Grazalema (pour la justification de cet échantillon voir le rapport p. 37).

Variables:

Âge et sexe

Profession

Pratique religieuse

Positionnement politique

Connaissance du vito (charivari) tel que le décrit J.Pitt-Rivers

Usage du surnom

Connaissance de J.P.R., de son oeuvre

Connaissance du pinsapar (espèce protégée par le Parc Naturel).

Des tableaux donnent les résultats détaillés de ces questionnaires. On peut dégager sinon des résultats définitifs, du moins quelques tendances.

À propos de la pratique du vito, très en vogue à l’époque de JPR, seulement 50% des enquêtés ont entendu parler de cette coutume. Seule une personne l’a pratiquée dans son enfance (questions 1 à 3).

Quant à l’usage du surnom (question 4) qui était très courant à l’époque de JPR, le questionnaire montre que 47% des enquêtés utilisent indifféremment le nom ou le surnom, 35% seulement le nom et 17% seulement le surnom.

À propos de la présence de JPR (question 5), 60% des enquêtés ignorent son existence, 40% connaissent son nom. Son livre Un pueblo de la sierra : Grazalema est connu par 51% des enquêtés (question 6). Cependant à la question du nom de son auteur, seul 9% (question 7) s’en souviennent, tandis que  11% déclarent avoir lu l’ouvrage (question 8).

Les questions 21, 28 et  29 traitent de la connaissance du pinsapar, espèce protégée par le Parc Naturel qui est à l’origine des modifications essentielles de la vie au village. Environ 20% des enquêtés ignorent son existence, tandis que 75% méconnaissent la variété d’orchidée qui pousse exclusivement dans cette région.

Des questions concernaient l’existence de « guérisseuses » (curanderas) à Grazalema. Si pratiquement tout le monde sait qu’il existe une guérisseuse dans le village, seuls 66% peuvent l’identifier. Plus d’un tiers de l’échantillon (35%) déclare avoir eu recours à une guérisseuse.

Quant aux croyances religieuses, 39% se déclarent pratiquants de la religion catholique, 53% croyants non-pratiquants et 8% se considèrent agnostiques.

Trois projets sont menés par F. Campuzano:

Evaluer les changements économiques et sociaux qui se sont produits depuis le travail de JPR

Faire le point sur la polémique qui s’est développée autour de l’œuvre de JPR et sur l’impact de sa personnalité à Grazalema

Compléter les travaux de JPR sur un thème peu traité : le toro de la Vierge.

L’auteur a fait le choix d’aborder pour l’instant  le point 2, une partie seulement du point 1 ( la perception du Parc Naturel et les changements  liés au développement du tourisme), et enfin le point 3. Le prochain rapport complétera le point 1. La suite du point 1 fera l’objet d’un prochain rapport : nous avons pensé à juste titre que le thème des changements de la vie sociale sur lesquels travaille F. Campuzano depuis le début de l’ACI bénéficierait ainsi d’une plus longue connaissance du terrain.

F. Campuzano offre une intéressante biographie de JPR qui se présente comme un parcours intellectuel (voir rapport p. 89-98). Cette mise au point sur la vie et la personnalité de l’auteur des archives nous semble constituer un élément essentiel de leur conservation.

Puis Campuzano trace le cadre théorique de la monographie sur Grazalema en dressant un tableau de l’anthropologie des années 1950 et en évaluant les influences des travaux de l’époque sur les recherches  de JPR. Suit un développement sur les problèmes méthodologiques que pose l’ethnographie d’une culture proche de celle de l’ethnographe, problèmes dont est soulignée la nouveauté à l’époque du terrain de JPR.

Vient ensuite une intéressante étude du cadre théorique dans lequel se situe l’œuvre de JPR, et sur le sens que prennent dans son travail des concepts tels que « structure sociale », valeur », « conflit entre communauté et Etat », village, « peuple » etc.. et d’abord l’influence exercée par son maître Evans-Pritchard. Campuzano insiste sur la dimension temporelle qui n’apparaît pas directement dans les analyses de l’auteur, mais qui est partout présente. La structure sociale est envisagée par JPR comme « l’abstraction d’un moment dans un processus culturel se situant entre un état d’avant et un état d’après, le déséquilibre entre ses éléments (ce que l’on pourrait appeler des désajustements fonctionnels de la société) conduisant de l’un à l’autre état. » Les « valeurs » sont envisagées dans leur contenu cognitif et pas seulement éthique : elles doivent être en rapport avec la structure sociale entendue comme système de relations entre actions et institutions et non comme système entre groupes et individus. L’honneur sera l’une de ces valeurs analysées selon ces modalités par JPR.

D’après F. Campuzano qui s’appuie sur des textes de JPR lui-même, l’apport théorique le plus important de cette œuvre serait sa manière d’aborder les relations entre l’Etat et la communauté locale ainsi que les conflits qui leur sont inhérents. Suit une réflexion sur le concept de « pueblo » qui signifie en espagnol à la fois « peuple » et « village ». Campuzano montre comment JPR, face au vide théorique devant lequel se trouvaient les études sur les sociétés proches,  fut emmené à porter les concepts appris d’Evans-Pritchard (comme le lignage par exemple) à un niveau d’abstraction  supérieur. Dans cette entreprise JPR trouva un appui essentiel dans la Sociologie de Simmel qui fut une sorte de Bible durant son enquête de terrain. Tönnies dont il connut le travail à travers MacIver exerça aussi sur lui une grande influence.

Il est clair que cette étude de Campuzano éclaire le contexte de la production de la monographie de JPR et partant des archives.

Puis F. Campuzano définit en trois pages ( 113-115) l’objet de la monographie de JPR. Il étudie ensuite l’impact de l’œuvre (p.116–122) sur différents auteurs (Aguilera1978, Douglas 1989, Driessen 1989)1. Il explique enfin comment l’impact de la monographie sur la société locale de Grazalema fut nul : on disait ici que JPR avait écrit un roman ayant pour cadre le village. Cependant l’impact sur l’anthropologie a été considérable. On trouvera à ce propos un site intéressant http:// www. sierrade cadiz.com.

Dans le chapitre suivant F. Campuzano cite des références à l’œuvre de JPR (p.123-130) : Luque Baena (1974 p.100, 155), Moreno Navarro (1972, p. 38, 159), Hobsbawm (1968 p. 102, 123), Martinez Alier (1968, p. 132) .

Au chapitre suivant F. Campuzano présente plusieurs citations sur la qualité du travail de JPR . Sont cités in extenso Driessen 1989 p. 229-233 ; Douglass 1989 p. 237 ; Velasco 1994 p. 18 ; Evans-Pritchard 1994 p. 22 ; Romero de Solís 2002 p. 14. Puis il expose la polémique autour de cette œuvre. Les critiques à la monographie de JPR commencent à s’exprimer quatorze ans après la parution du livre. F. Campuzano en fait une étude très complète. Il passe en revue avec distance et objectivité chacune des objections (p. 135 –145) et présente à l’appui une quantité étonnante de citations significatives (p. 146-219).

 L’étude de cette polémique donne des éléments essentiels du contexte dans lequel il faut replacer les archives de JPR, et aussi nous informe sur les possibles objectifs des personnes qui se pencheront sur ces archives avec un regard critique. Elle suggère le caractère conflictuel qui est latent dans la préservation d’archives ethnographiques. En effet, les critiques les plus féroces sont énoncées par des collègues dont l’autorité viendrait de leur qualité d’ « indigènes ». Ceux-ci avancent ce critère d’autochtonie comme une autorisation à la critique et en même temps reprochent à JPR d’avoir pris les Andalous sur lesquels il enquêtait pour des indigènes comparables aux Nuers. L’un d’eux demande même à JPR pourquoi il n’est pas allé chercher ces « primitifs » dans la région d’Oxford.

Nous pouvons résumer ces critiques abondamment documentées par F. Campuzano en quelques lignes qui ne montrent pas tout l’intérêt de cet excellent  travail. Nous ne répondrons pas ici à ces critiques souvent mal fondées.

Hobsbawn (1968) lui reproche de ne pas avoir donné assez d’importance au mouvement anarchiste.

D’après Martínez Alier (1968), JPR aurait exagéré l’isolement des communautés rurales andalouses. Il l’accuse de déterminisme écologique et il doute de l’homogénéité des habitants de Grazalema. Il reproche à JPR de  pas avoir vu les conflits entre patrons et ouvriers agricoles.

Davis (1977) lui reproche son manque de données statistiques et historiques.

Ginés Serrán Pagán (1980, 1981, 1984) est son plus récent et violent  détracteur, à la fois en tant que collègue et en tant qu’ « indigène ». Sa principale critique pointe l’ignorance qu’aurait JPR de l’histoire de la région. En fait il ne fait que reprendre l’objection de Davis (1973). Il pense que JPR a ignoré les conflits de classe. Il lui reproche d’avoir exagéré l’importance du mouvement anarchiste, objection curieusement opposée à celle de Hobsbawn ! Voir ces critiques auxquelles F. Campuzano répond en p. 139.

Isidoro Moreno Navarro (1984), anthropologue à l’université de Séville,  n’est pas plus tendre. Il parle à propos des anthropologues « non andalous » de « double colonisation », il désigne JPR comme « l’aristocrate anthropologue britannique » (1984 p. 99) et déclare que la vision de celui-ci est « fausse » (p. 97). Il pense lui aussi que la société villageoise est présentée par JPR comme trop homogène et qu’il ignore les conflits internes.

Oriol Prunés (2000) reproche à JPR sa « vision isolationniste » et « primitiviste ».

Le géographe Suárez Japón (1982) considère que JPR ne tient pas  compte de l’environnement et des phénomènes migratoires.

Ce débat est mené de manière rigoureuse, avec toutes les citations à l’appui citées in extenso de manière systématique p. 146 à 219. Il reproduit les réponses de JPR à ces critiques et celles-ci nous informent avec opportunité sur les conditions de l’enquête de terrain et par conséquent de la production des archives, plus particulièrement les limites à l’information qu’imposait alors la dictature franquiste dont les critiques ne tiennent pas toujours compte. On reproche par exemple à JPR le manque de données sur l’Eglise et les pratiques religieuses, et il est certain que l’ethnologue se devait à cette époque de répression d’être extrêmement discret pour ne pas engager ses informateurs. Toutes ces données donnent le contexte de la production de l’œuvre de JPR et avec elle, des archives.

L’étude de la perception du Parc Naturel a été menée à partir d’entretiens semi-structurés avec des acteurs locaux (entrepreneurs, agriculteurs, éleveurs, agents de développement, écologistes). Des données proviennent d’études menées sur ce thème et en particulier du « Plan de développement durable du Parc Naturel de Sierra de Grazalema approuvé en 2004 par la Consejería d’environnement de la Junta de Andalucía.

L’impact du tourisme a été étudié à partir du document précédent ainsi qu’à partir du Plan de développement de la Sierra de Cadiz publié en 2003). On a mené des entretiens auaprés des habitants, d’usagers de services touristiques, employés de l’hôtellerie, entrepreneurs de logements ruraux. Un groupe de discussion sur la perception du tourisme à Grazalema s’est réuni en novembre 2005 sous les auspices de l’Instituto de Estudios Avanzados de Andalucía (IESA) qui dépend du CSIC (l’équivalent de notre CNRS). Il a été d’une grande utilité pour cette étude.

L’image du Parc Naturel

Tout le municipe de Grazalema fait partie de l’aire déclarée Parc Naturel par la Junta de Andalucía en 1985. Ici se trouve l’une des rares régions du monde où pousse Abies Pinsapo, un conifère considéré comme une relique de l’ère glacière. Le Parc Naturel Sierra Grazalema copte avec 53OOO has et fut le premier créé en Andalousie. Sa création a suscité de vives polémiques. On distingue deux phases. La première marquée par le rejet, en particulier parce que la population n’avait pas été consultée et que les objectifs étaient essentiellement protectionnistes. La suivante caractérisée par une meilleure acceptation par suite du développement du tourisme rural. Il n’en reste pas moins qu’il existe une situation de conflit entre le parc et la population locale pour laquelle il s’agit d’un élément étranger imposé de l’extérieur qui limite et rend difficile la vie traditionnelle, ce qui confirme les analyses de JPR de la contradiction entre les coutumes locales et les ingérences de l’Etat.

La critique la plus fréquente : le parc limite le développement économique, impose des restrictions à l’usage de l’espace naturel et présente des déficiences dans sa gestion. Ces points sont développés par F. Campuzano.

Voici les principaux arguments avancés contre le parc.

Le Parc Naturel comme limite au développement

Les arguments se résument ainsi :

- Normes conservationnistes et rigides

- Frein au développement économique et à l’innovation comme l’introduction de l’irrigation, l’élevage intensif, les cultures sous plastique,

- Bureaucratie excessive : de nombreux permis sont nécessaires et font perdre aux agriculteurs du temps et de l’argent.

Gestion de l’environnement déficiente

- Des sanctions et dénonciations imposées  par un personnel étranger sans connaissance  de la population locale.

- L’interdiction de construire des locaux pour le matériel agricole génère un grand mécontentement des propriétaires.

- La distribution du tourisme est déséquilibrée et la planification des équipements est erronée.

Méconnaissance et indifférence face au parc

- Restrictions des activités informelles traditionnelles (chasse, cueillette de champignons d’asperges et d’herbes) que les habitants considèrent comme un droit fondamental.

- Les propriétaires privés se sentent attaqués dans leurs droits et « expropriés»  (76% des terres du parc sont des propriétés privées). Ils ont créé des associations de  défense très combatives.

Peu de participation de la population locale

Les gestionnaires du parc ne tiennent guère compte de l’opinion de la population locale qui les considère comme des occupants.  

F. Campuzano conclue sur les difficultés du développement durable, en grande partie parce que le parc n’a pas réussi à construire l’intégration et l’identité de son territoire en associant différents municipes qui se trouvent divisés entre deux provinces distinctes (Málaga et Cádiz).

b) La perception de l’impact du tourisme

Le tourisme est devenu dans les vingt dernières années l’activité principale de Grazalema. Auparavant l’économie était fondée sur les subsides du chômage, l’emploi communautaire, le travail temporaire dans l’hôtellerie et le bâtiment sur la côte, quelques travaux agricoles. Aujourd’hui l’emploi se trouve dans les hôtels, restaurants, bars et boutiques et bâtiment, tandis que les rentes de location sont considérables. Les parties  non  directement habitées des maisons traditionnelles     (patios, étables, jardins potagers). Cependant les emplois sont précaires et les salaires sont bas. Grazalema compte avec deux hôtels quatre étoiles et un complexe touristique construit en 1990. Au total on dispose de 632 logements sans compter les  « maisons rurales ». Le tourisme vert de cette région est combiné par des agences avec des séjours sur la côte bétonnée. Notons que près de 90% des visiteurs du parc sont andalous.

F. Campuzano présente des statistiques intéressantes sur le tourisme de la région, notamment sous forme de tableaux issus de plusieurs sources qu’il a consultées.

Enfin F. Campuzano analyse le contenu des discours recueillis lors d’une discussion sur le tourisme tenue à Grazalema le 2 novembre 2005 à laquelle participaient quatre homme et quatre femmes de différents âges et professions. L’auteur donne avec prudence les limites de la représentabilité de cet échantillon. Puis il divise l’exposé en différents types de perceptions du tourisme en transcrivant pour chaque résultat, les énoncés exhaustifs. Ce matériel est d’un grand intérêt ethnographique et il pourra venir enrichir les archives de JPR. Ces discours montrent une grande ambivalence quant à la perception du tourisme et une grande lucidité sur ses avantages et inconvénients.

On se souvient que l’une des tâches assignées à F. Campuzano était l’étude de quelques thèmes importants que JPR aurait laissés de côté. Curieusement notre regretté collègue a peu  mentionné la cérémonie du toro de la Virgen (le taureau de la Vierge) alors qu’on connaît l’importance qu’il a donnée par la suite à ce genre de rituel dont il a fait le thème central de ses recherches. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de nous intéresser à cette célébration.  En effet, nous avons l’espoir que les données ethnographies ainsi recueillies viendront compléter les notes des archives de JPR sur ce sujet qui lui tenait à cœur comme il l’a dit lui-même bien souvent.

L’étude de F. Campuzano est nouvelle et originale et, au-delà de ce qu’elle apporte à notre ACI, elle est une contribution  importante aux recherches sur les rituels andalous. Elle présente l’avantage d’avoir été menée par un chercheur qui participe depuis son plus jeune âge au rituel et même  qui court régulièrement le taureau, ce qui lui permet de décrire les techniques de la course avec une rare précision. Nous ne donnons ici qu’un bref résumé de ce travail et l’on pourra s’y reporter en consultant le rapport p. 275 à 348 du rapport.

Les toros de cuerda : définition et  localisation.

On donne ici une définition des jeux taurins « à la corde », on  dégage leurs traits communs  et on situe les lieux (une cinquantaine) lieux où se pratiquent ces rituels.  Le jeu consiste à libérer dans village un taureau qu’on tient par une corde et de mener sa course par les rues grâce à la corde de 20 à 25 mètres qui est nouée autour des cornes. Aujourd’hui l’animal est mis à mort à l’issue de la course. Le parcours du taureau dans le village est particulièrement intéressant en particulier ses stations devant les maisons des jeunes filles qui vont se marier dans l’année.

Origine et évolution des toros de cuerda.

On présente ici un panorama de leur histoire depuis les premières informations au Moyen Age jusqu’à nos jours. On établit ici une relation avec d’autres jeux taurins particulièrement proches. L’histoire de ce rituel est surtout celle de sa répression par les autorités ecclésiastiques et celle de l’obstination avec laquelle le peuple a résisté. Sa dimension subversive apparaît tout au long de l’histoire, le taureau étant souvent lâché contre les autorités, noblesse Eglise ou bourgeoisie. De plus on observe qu’il a été étroitement lié dès l’origine aux cérémonies de mariage et à la fertilité ( voir l’étude du toro nupcial d’Alvarez Miranda qui est à l’origine des travaux de JPR sur la corrida). F. Campuzano analyse ses liens avec les jeux taurins à cheval pratiqués par la noblesse qui évolueront à partir du XVIII è siècle vers la corrida contemporaine. Dès 1276 on tente de confiner le rituel à un lieu fermé pour mieux le  contrôler et les tentatives durent jusqu’à nos jours.  

Les célébrations de toros de cuerda à l’occasion de fêtes votives se développent à partir du XIVè siècle. Elles sont interdites par l’Eglise au XVIIè siècle, les opérations de magie entourant le toro se multipliant.

Le toro ensogado de Grazalema : la culture du toro de la Virgen del Carmen.

Ce chapitre comprend deux partie. La première fait une synthèse des travaux sur ce rituel, en signalant la complémentarité des approches de JPR et de Ginés Serrán Pagán son principal détracteur, l’une synchronique, l’autre diachronique.

La deuxième partie décrit la forme actuelle que prend le rituel et les changements récents qui l’ont affecté. On insiste sur le rôle joué par des petits groupes d’aficionados unis et tenaces pour le maintien de la fête. F. Campuzano décrit avec précision la Peña Lunes del Toro qui e charge d’organiser la fête. Le rite a été particulièrement modifié par l’obligation de remplace le taureau cruzón autochtone par un taureau d’élevage bravo certifié par les autorités mais beaucoup moins mobile et  adapté à ce type de course. Dans les différents chapitres que comprend cette partie, on décrit le rituel : l’achat des taureaux, le rôle des autorités, les jeux, le sacrifice de l’animal, les différentes manière de « courir le taureau » et les risques qu’on prend. Les derniers chapitres décrivent l’intensité de la passion pour ce rituel, le caractère ouvert et populaire de la fête, l’admiration portée à la « bravoure » et la haute estime dans laquelle on tient les éleveurs. Finalement on analyse comment la fête a subi les luttes de pouvoirs au sein de la société locale ainsi que les influences de fêtes prestigieuses comme l’encierro de San Fermín (Pamplona).

Différentes approches à la signification des tauromachies populaires.

F. Campuzano expose ici les différentes interprétations et explications qui ont été données aux rites de toros de cuerda et aux rites taurins en général, successivement celles d’Alvarez de Miranda (1962), Delgado (1986), Romero de Solís (1994, 1998), Pitt-Rivers (1984, 1994, 2002a, 2002b)2

Vers une interprétation des fêtes populaires taurines

F. Campuzano propose une interprétation des toros de cuerda

à la lumière des concepts proposés par Elias Canetti (1994). Le rituel est considéré comme une métamorphose collective à travers lequel se constitue une « masse » avec des sentiments communs d’égalité, d’union, de liberté et de pouvoir. Il s’agit d’une interprétation personnelle qui fera l’objet de débats dans l’équipe.

Cette intéressante étude est complétée par 18 photographies des différents moments du rituel et en particulier de la course du taureau prises entre 1955 et 2001.

Notes de bas de page :

1  Les références bibliographiques qui constituent un corpus très utile sur l’oeuvre de JPR se trouvent p. 220 à 225 du rapport.
2 Voir les références  bibliographiques à la fin de ce chapitre p. 346 à 348 du rapport

Pour citer cet article :

Antoinette Molinié, "Bilan des travaux réalisés par l’équipe « Andalousie-Pitt-Rivers » dans le cadre de l’ACI « Le terrain et son archivage »". Terrain et archive, 14 novembre 2006 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/terrainarchive/document230.html
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