Après avoir mené pendant 10 ans (1995-2005) des travaux de terrain à Ngazidja (La Grande Comore) par des séjours annuels d’un mois, j’entreprends la rédaction d’un monographie dont les principaux chapitres portent sur la parenté, le système d’âge et le cycle d’échanges ostentatoire ãda, dont fait partie le Grand mariage. Mon but est de montrer comment ces institutions se sont transformées en profondeur tout au long du XXème siècle, tout en se maintenant, apparemment intacts, à travers les changements sociaux et économiques. J’ai donc visité des fonds d’archives pour saisir l’état des lieux de la société pour les périodes sur lesquelles on dispose de quelques sources, et pour pouvoir apprécier un siècle d’évolution. Après avoir examiné les archives de l’Outremer à Aix dans une optique anthropologique, en 2004 je suis allée voir celles d’Henri Pobéguin, administrateur colonial, qui fut pendant mois de deux ans en poste à Moroni, conservées à la Bibliothèque municipale de St Maur des Fossés. Les chercheurs qui m’ont précédée aux Comores connaissant fort bien ce fonds, je ne m’attendais pas à y trouver d’éléments nouveaux ou particuliers. J’ai cependant lu avec grand intérêt les notes de Pobéguin, qui ont été reprises, je m’en suis rendu compte, par bien des auteurs après lui, et surtout, j’ai découvert sa collection de photos sur plaques de verre prises entre 1897 et 1899. Une partie de ces clichés avaient été tirés et mis à la disposition du Musée national des Comores, dont j’avais eu le privilège d’installer la salle Histoire et Société, avec Damir ben Ali, son directeur, et Moussa Said, historien, en 1989. Or le fonds Pobéguin contient bien plus que ce que j’avais vu aux Comores : un grand nombre de photos de la ville de Moroni, quelques unes de Mitsamihuli, de Fumbuni et d’Itsandra mdjini, et une série de portraits, photos magnifiques et bien conservées, soigneusement légendées pour la plupart. J’ai aussitôt établi un catalogue, en corrigeant deux ou trois légendes erronées (faute de recopiage, c’était peut-être sa fille qui les avait refaites), puis j’ai proposé à la Bibliothèque municipale de St Maur des Fossés une convention avec la Maison de l’Archéologie et de l’ethnologie (MAE) pour numériser ce fonds afin d’assurer sa conservation, de pouvoir le mettre éventuellement à la disposition du public, de l’exploiter pour la recherche et de le valoriser. Ce travail, suivi d’une patiente restauration, a été assuré en 2004-2005 par Martine Esline, du service photo de la MAE. Une fois ces clichés bien numérisés, il est possible d’entrer littéralement dans la photo, en agrandissant les détails, et de visiter Moroni en 1898. Cette collection m’enthousiasme, car elle me livre, à un siècle de distance, un instantané de la société que j’étudie aujourd’hui. Bizarrement, tout a changé et rien n’a changé. Les espaces du centre de Moroni gardent la même structure, modernisée, mais tout est en place. La société s’est transformée, jusqu’à un certain point. Certaines tenues vestimentaires ont changé, d’autres sont identiques.
Je suis partie en novembre 2004 poursuivre mes travaux à Moroni avec dans mes bagages quelques tirages de la ville et des portraits. L’un d’eux porte la légende : « Sharifu Abdallah, maire de Moroni ». Je connais ce nom de « famille Sharifu Abdallah », une famille importante à Moroni, la capitale. De ce point de vue, Moroni est un cas spécial dans cette société matrilinéaire : des « hommes forts » ont eu une carrière telle qu’ils ont donné leur nom au groupe indifférencié de leurs descendants, au lieu que l’on parle de matrilignages ou de « maisons » comme ailleurs, bien que ceux-ci existent toujours. Un autre cliché montre une femme d’une grande beauté, au regard direct, posant d’une manière très libre, très différente de la réserve embarrassée des autres femmes photographiées.
Ces photos m’ont permis de parler très facilement, avec des membres des grandes familles de Moroni, du passé de la ville, et de celui de leur famille, alors qu’une telle enquête aurait été impossible « à froid », car trop indiscrète et dérangeante pour les gens que je ne connaissais pas bien auparavant. En compagnie d’une collègue et amie, Masseande Alloui-Chami, j’ai pu montrer ces photos aux descendants les plus directs des personnages photographiés. Grâce à ces portraits, ces mères et grand-mères, pères et grand-pères, dont ils avaient tant entendu parler, qu’ils avaient vu très vieux ou à l’âge mûr, avaient tout à coup à nouveau un visage, et quel visage ! Les photos semblent dater d’hier. Elle ont déclenché une énorme émotion dans les familles. Emues, les femmes m’embrassaient, me remerciaient. Voir leurs grand-mères, si jeunes, si belles, c’étaient « le plus beau jour de leur vie ». Les hommes restaient fascinés, la photo à la main, scrutant le regard du portrait. Les souvenirs ont afflué, les récits, les anecdotes. On a refait les généalogies. On a raconté les mariages, les maladies, l’amour d’un père, Sharifu Abdallah, qui, pour voir une dernière fois sa fille aînée atteinte de variole, transgressa la quarantaine médicale et en mourut lui-même peu de temps après.
On m’a raconté la vie dans les maisons, entre maîtresses, esclaves, et maîtres, les amours imprévues, les jalousies et les vexations, la lutte des femmes chefs de maison, comme la belle et indépendante Mwana Halima, belle-mère de Sharifu Abdallah, pour garder leur rang dans la société urbaine, grâce à de bons mariages pour leurs filles, en tenant la bride serrée à leurs gendres dont les incartades ou les remariages pouvaient attenter à l’honneur de la maison. On a évoqué les naissances difficiles, et, au détour d’un récit d’accouchement interminable, dans les années quarante, le rituel d’affranchissement d’une esclave domestique, qui devait par magie sympathique délivrer aussi la parturiente. Une information impossible à obtenir par des questions directes, l’esclavage, aboli officiellement en 1904, étant un sujet recouvert par une chape de silence. Il fût abordé alors à mots couverts, dans des termes édulcorés importants pour moi, car difficile à provoquer dans une conversation ordinaire.
Les souvenirs de Mwana Halima, que tous avaient connue mère et surtout grand-mère, se sont entrecroisés, jusqu’au témoignage de ce vieillard qui, du temps où il était jeune, robuste, et « dépendant », la portait sur son dos pour aller inspecter ses champs, avant que soient faites pistes et routes. Le récit de la vie des familles s’est animée comme un film, car les souvenirs qui remontaient étaient empreints de toutes sortes d’émotions et de sentiments : les joies, les peines, les déceptions, la sévérité de l’éducation, l’amour des parents, les conflits d’héritage, les mauvais partages, les oncles abusifs, mais aussi la stature de ces personnalités qui avaient représenté les familles et dont les portraits leur étaient rendus. Des hommes de l’élite qui, en 1898, fréquentaient le Résident de France à la Grande Comore, étaient reçu à la résidence, et mieux, le recevaient chez eux, acceptaient de poser pour un portrait, et qui plus est, de faire poser leur femme.
Des esclaves domestiques, Pobéguin ne photographia que celles qui étaient au service des Français employés à la Résidence – ils étaient trois. Mais il prit aussi des photos des scènes qui se déroulaient sous ses yeux, alors qu’il se postait avec son appareil sur le petit belvédère surmontant la Résidence, elle-même construite au centre de la ville, face au palais et à la grande mosquée, devant la rade où s’échouaient les boutres indiens et arabes. La qualité de la numérisation permet aujourd’hui d’entrer dans les foules pour examiner la présentation de soi de chacun, les esclaves au modeste marché, les danses publiques des hommes, ou des esclaves femmes, les arrivées et les chargements de boutres.
En 2005, la collection a été retenue pour une exposition à la MAE. J’ai sélectionné des clichés, entre lesquels j’ai inséré quelques photos contemporaines, prises à dessein pour mettre en valeur les continuités et les différences. Elle s’est tenu à l’automne 2005. Comme à l’accoutumée, Marine Esline, du service photographie de la MAE, a réalisé un petit fascicule qui présente panneaux et textes de l’exposition. Je suis repartie aux Comores en novembre 2005 avec ce livret en main. J’ai remis à ceux que j’avais rencontrés l’année passée, les tirages des portraits de leurs ascendants. Entre temps, les gens en avaient parlé. Cette année là, j’enquête sur les boutres, sur lesquels les récits de vie m’avaient apporté des informations. Sur les places publiques, j’entame les discussions en ouvrant le livret de photos. Alors, non seulement les vieux s’attroupent, intéressés, mais aussi les jeunes, qui montrent une immense curiosité, une fascination, une soif de connaître le passé entrevu dans ces clichés. Le livret passe de main en main, chacun le lâchant à regret, et je me rends compte qu’il est indispensable et urgent de publier toutes les bonnes photos de la collection, sous la forme d’une sorte d’album, avec un texte simple, de telle manière que ces jeunes et ces vieux puissent disposer de ce patrimoine, si rare, de leur histoire. Ma surprise est d’autant plus grande que les Comoriens montrent une réelle indifférence à leurs vieilles pierres. Mes nombreuses visites des villages de l’île me donnent l’occasion, années après années, de compter les mosquées anciennes détruites pour laisser la place à une construction moderne, les remparts abattus, les mihrabs énergiquement cimentés. Les charmantes places publiques ombragées, aux bancs patinés par les assemblées, sont remplacées par des bâtiments à étages, sortes de préau de parpaings disgracieux, offrant une place couverte et une bibliothèque, certes, mais au mépris, à mes yeux, de toute esthétique.
Je me souviens d’un proverbe comorien qui dit : « Ce qui compte, ce ne sont pas les biens (mali), mais le propriétaire des biens » c’est-à-dire, ce ne sont pas les choses mais les personnes. Peut-être le choc provoqué par ces portraits d’ancêtres va-t-il favoriser une dynamique de conservation du patrimoine comme trace de leurs actions, en particulier au sein des associations de jeunes, si dynamiques et efficaces à Ngazidja.
L’exposition va partir à Moroni, acquise par l’Alliance Franco-comorienne. La maquette du livre album est prête et je souhaite le faire publier par une édition comorienne qui le rendra facilement accessible aux habitants de l’île. Les deux opérations serviront, je l’espère, d’appui à des débats publics sur le passé et la conservation du patrimoine, tangible et intangible, sur l’importance de l’histoire locale, encore insuffisamment étudiée, et sur la restauration, par les communautés locales si dynamiques, des monuments historiques.