Terrain et archive

Observatoire de l’archivage des matériaux de terrain des ethnologues

Eric de Garine et Georges Augustins

Axe 2a : Paysages et sociétés rurales quelques décennies d’histoire commune. Suivi de terrains revisités : les baronnies et la vallée de campan

De l’après-guerre à la fin des années soixante-dix, sociologues ruraux et ethnologues ont réalisé, seuls ou en équipe, des études monographiques de collectivités rurales précisément localisées. Les travaux publiés, autant que les archives jamais exploitées de ces enquêtes, constituent un patrimoine scientifique important du point de vue épistémologique de l’histoire de la discipline et de l’évolution de ses méthodes. Ces corpus constituent en outre une base à exploiter dans le cadre d’études longitudinales visant à mettre au jour les mécanismes de transformation, ou les permanences, des structures sociales, des systèmes symboliques ou des modes d’organisation techniques et économiques.

Parmi les divers thèmes de recherche dont on peut vouloir traiter à l’aide de tels corpus, celui de l’inscription des collectivités rurales dans les milieux biologiques qu’elles se créent gagne particulièrement en profondeur lorsqu’on l’étudie dans la durée1 au fil des générations.

L’étude dynamique des relations entre les sociétés et leur environnement, envisagée à l’échelle de la microanalyse traditionnellement pratiquée par les ethnologues de terrain, gagnera en profondeur et en précision si elle repose sur l’analyse de corpus diachroniques de données originales portant simultanément sur les systèmes de représentations, les arrangements sociaux et la culture matérielle. Ces corpus seront le fruit des travaux conduits dans le cadre du programme par la « revisite » des terrains réalisés il y a quelques décennies par des ethnologues.

Une telle recherche s’inscrit dans le cadre de l’approche culturaliste de l’anthropologie de la nature, des analyses plus sociologiques de l’étude du changement social, mais se veut aussi un écho aux préoccupations contemporaines concernant l’évolution du monde rural, des métiers de l’agriculture et des transformations de l’environnement consécutives notamment à la déprise agricole dans de nombreuses régions d’Europe.

Le laps de temps considéré entre les études originelles et la réactualisation que l’on envisage correspond au renouvellement d’une, voire deux, génération : qu’est ce qui a été transmis de l’une à l’autre comme patrimoine foncier, savoir technique et naturaliste, ou statut social ? Quels sont à l’inverse les mécanismes de l’oubli des savoir-faire ou du contenu des symboles et des valeurs dont sont porteurs les éléments du paysage ou les techniques agricoles ? Ces dernières décennies, et particulièrement la dernière, ont aussi vu la prise en compte des idéologies environnementalistes dans la définition des politiques publiques. Leur influence commence à se faire sentir dans la mise en place de réglementations nouvelles des filières de production ou des dispositifs d’aménagement du territoire (cahiers des charges agri-environnementaux, classement des aires protégées, etc.) Si l’analyse de ces transformations sur les systèmes politiques et économiques commence à être réalisée, leur influence sur les principes symboliques endogènes de l’organisation des collectivités locales et des valeurs sur lesquelles elles reposent, mérite d’être envisagé par l’ethnologue dans les discours et les pratiques des acteurs eux-mêmes.

L’utilisation à cette fin de corpus diachroniques localisés permettra une approche plus fine de ces mécanismes : en quoi les « valeurs » de l’écologisme contemporain trouvent-elles un écho positif, ou négatif, dans les discours, les savoirs ou la pratique sociale des acteurs d’hier et d’aujourd’hui ? Cette question servira de fil conducteur aux études conduites sur deux des « chantiers » du programme ; en Andalousie, et dans les Pyrénées.

Toutefois, une telle problématique appelle à la pluridisciplinarité : les évolutions du monde rural ne relève pas que de l’ordre du discours et la transformation des techniques a aussi une influence profonde sur la réalité biologique des paysages. Les phénomènes d’enfrichement consécutifs à la déprise agricole, l’urbanisation des zones péri-urbaines ou l’utilisation récréative d’espaces naturels, modifient, de façon parfois brutale, les caractéristiques biologiques de milieux pourtant soumis à l’influence anthropique depuis bien longtemps. Si les ethnologues sont bien armés pour traiter de l’évolution des savoirs naturalistes populaires, des systèmes symboliques ou des structures sociales, leurs compétences sont en revanche plus modestes pour appréhender la dimension technique et biologique de l’évolution des milieux naturels et de la biodiversité qu’ils abritent. La collaboration pluridisciplinaire des ethnologues avec des géographes et divers spécialistes des disciplines biotechniques permettra de conduire un diagnostic et une analyse convaincante des transformations (ou de la stabilité) des milieux naturels que façonnent les collectivités rurales qu’ils étudient.

Outre le projet proprement anthropologique qui vise à analyser simultanément les archives ethnographiques et à produire des données contemporaines sur les mêmes communautés, notre programme cherchera à susciter la collaboration des disciplines naturalistes soucieuses d’analyser des jeux de données diachroniques portant sur les mêmes terrains, envisagés aux mêmes échelles de temps et d’espace. On cherchera, dans le cadre d’une collaboration avec des institutions en charge du développement rural ou de la conservation de la biodiversité et des laboratoires de recherche dans le domaine des sciences de la vie, à inventorier dans les fonds d’archives les jeux de données sur le milieu naturel qui ont été constitués dans les régions d’études et à des périodes proches de celles où ont été réalisées les études d’ethnologie initiales que l’on se propose de réactualiser.

La convergence des échelles est un aspect essentiel de la collaboration envisagée. La petite région (ou le bassin versant), le terroir ou la parcelle constituent des échelles familières aux monographies d’ethnologie et de géographie rurale, des diagnostics agronomiques, mais aussi des recherches en écologie du paysage ou des travaux de phytosociologie qui les ont précédés. Cette convergence des échelles correspond aussi au temps et à l’espace vécu par les acteurs eux-mêmes. Le demi siècle (une ou deux générations d’actifs) correspond à la mémoire individuelle ou collective directement accessible aux acteurs d’aujourd’hui. Les facettes de paysage ont souvent une étendue comparable aux territoires appropriés par les collectivités paysannes étudiées, et les parcelles de l’agronome sont aussi celles qui sont mises en valeur directement par les acteurs. Peut-on réunir des corpus naturalistes dans les mêmes temps, sur les mêmes lieux, qu’occupent les collectivités humaines étudiées dans la durée par les ethnologues ?

Le programme proposant, outre la constitution des corpus diachronique d’informations ethnographiques, vise à jeter les bases de la mise au point des corpus complexe nécessaires à une étude réellement pluridisciplinaire des évolutions de la biodiversité, des paysages et des communautés qui les façonnent par la pratique ou dans l’imaginaire. La phase active de réouverture des terrains d’ethnologues envisagée ici s’accompagne d’une réflexion sur l’archivage des données anthropologiques, qui puissent être intégrées au sein de systèmes d’informations complexes élaborés en concertation avec les spécialistes des disciplines biologiques. Ce travail d’inventaire des gisements de données naturalistes et les modalités de leur traitement, constituera une première phase avant l’identification des terrains de recherche qui pourront faire qui feront l’objet de travaux pluridisciplinaires originaux dans une deuxième phase.

L’inventaire, le catalogage et l’évaluation des archives naturalistes et anthropologiques, constituent de toutes manières un préalable nécessaire à la mise au point de corpus fiables nécessaires à la mise au point des jeux de données qui permettront un saut qualitatif de la scientificité des recherches sur la dynamique conjointe des paysages et des sociétés qui les créent.

Les méthodes modernes de stockage et de traitement d’informations hétérogènes permettent d’envisager la mise au point de base de données partageables par les différentes disciplines. La collaboration de géographes familiers des Systèmes d’Informations Géographiques rendra possible la mise au point d’un premier outil d’analyse de données géoréférencées à une échelle pertinente pour la micro-analyse à laquelle se livre séparément spécialistes des sciences sociales et des sciences de la vie et qu’elles pourront conduirent ensemble.

Les Pyrénées et l’Andalousie constituent les premiers terrains où seront expérimenté la démarche sur des terrains précis (voir infra) et où seront posées les bases de recherches futures sur d’autres localités de la région.

La région dite des « Baronnies de Bigorre » a fait l’objet d’une étude pluridisciplinaire entre 1974 et 1976. Il s’agissait alors de comprendre pourquoi cette région se distinguait des vallées voisines –vallées d’Aure et de Campan – par un retard au développement très important. L’enclavement géographique ne pouvait tout expliquer.

Entreprise à l’instigation du centre de recherche d’hémotypologie de Toulouse, menée par des généticiens, des ethnologues, des historiens, des démographes et des géographes, l’étude a alors montré que :

- cette région ne constituait pas un isolat du point de vue génétique ;

- les traits caractéristiques du système à maison – commun à la plus grande partie de l’aire pyrénéenne - s’y trouvaient comme magnifiés ;

- le système agro-technique d’exploitation était étroitement dépendant des principes d’organisation sociale de ce système à maison.

En fait, les Baronnies avaient déjà subi plusieurs crises durant les siècles passés –dont une émigration massive depuis 1870 – et les avaient surmontées précisément grâce au respect très exigeant des principes du système à maison : successeur héritier unique, caractère inaltérable du patrimoine, gestion collective des pâturages d’estive, etc. Dès lors, le respect de ces principes, qui semblaient la condition essentielle de la survie sociale, interdisait un certain nombre de changements qui eussent eu pour effet d’altérer les réseaux d’entraide de voisinage par exemple.

Pour remédier au sous-développement chronique, les élus locaux avaient envisagé plusieurs solutions toutes fondées sur le recours à la double activité ; certaines ont complètement échoué (tournage du bois), d’autres, au contraire, ont été favorables (emplois tertiaires à Lannemezan pour les femmes).

Pour autant les pronostics étaient, il y a trente ans, très réservés : tout le monde s’attendait à la faillite de l’agriculture, à la reprise massive de la friche et à la désertification : « Revenez dans vingt ans, disait-on, et vous ne trouverez plus ici que des ronces et des imbéciles ! »

Loin d’être confirmé, ce pronostic s’avère faux : il y a toujours des exploitations agricoles, mais elles semblent reposer sur un recours essentiel à la double activité, et la friche est sélective.

Comment les habitants jugent-ils l’évolution des trente dernières années ? Comment ont évolué les exploitations agricoles ? Quel lien cette évolution entretient-elle avec le maintien ou l’abandon du modèle traditionnel du système à maison ? Quelle incidence a eu cette évolution sur la transformation et la perception du paysage ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles l’équipe se propose de répondre. Elle dispose pour ce faire d’un atout majeur : une abondante documentation recueillie il y a trente ans et l’expérience de Georges Augustins qui avait mené l’enquête ethnographique entre 1974 et 1976.

Par ailleurs, l’équipe souhaiterait étendre les investigations aux vallées voisines, d’Aure et de Campan  qui constituent un contrepoint important pour la compréhension de l’évolution de ces territoires. Ces localités sont étudiées dans le cadre d’un travail de thèse actuellement en cours.

De nombreuses publications ont rendu compte des travaux entrepris dans les Baronnies il y a trente ans, les plus importantes ont été consignées dans deux volumes :

Les Baronnies des Pyrénées, Maisons, mode de vie, société, tome 1, I Chiva et J. Goy editeurs (Paris, EHESS, 1981) ;

Les Baronnies des Pyrénées, Maison, espace, famille, tome 2, I. Chiva et J. Goy éditeurs (Paris, EHESS, 1985).

La réactualisation de l’étude ancienne portera sur les corpus réunis par les spécialistes des différentes disciplines concernées. En ethnologie, on s’attachera particulièrement à reprendre les données concernant la démographie, les généalogies, l’onomastique et les discours sur l’évolution qu’a connu la région, les savoirs naturalistes et la mise au jour des normes d’appréciation des paysages et des mécanismes de son évolution. Grâce à la collaboration de collègues géographes et agronomes, on pourra conduire une étude précise sur l’évolution des techniques agricoles, des patrimoines fonciers et de la morphologie agraire. La conception d’un système d’information géographique permettra d’organiser les données pluridisciplinaires localisées, de les stocker et de les croiser en vue de l’analyse de l’évolution des parcellaires et des états du milieu.

Georges Augustins , Professeur à Paris X Nanterre

Eric Garine, Maître de conférences à Paris X Nanterre

Christine Raimond, CR1, CNRS, Paris.

Un chercheur post-doc pour actualiser l’ethnographie des Baronnies

Un doctorant pour mener l’enquête dans les vallées d’Aure et de Campan

Un doctorant géographe pour la mise au point de SIG

INRA-SAD à Toulouse

Dans le cadre de ce volet du programme sera effectué un travail suivi de contacts et d’échanges d’informations avec les institutions susceptibles de participer à l’inventaire des archives scientifiques et à la mise au point de dispositifs de recherche en collaboration. Outre des contacts individuels répétés, deux réunions annuelles permettront de faire le point sur l’inventaire des archives, la discussion de leurs contenus, les modalités de leurs exploitations et les perspectives qu’elles ouvrent pour la création de futurs programmes de recherches. Centré principalement sur des terrains pyrénéens, ce travail d’inventaire pourra porter aussi sur d’autres régions susceptibles d’être étudiées selon des modalités voisines. Des opportunités existent probablement sur des terrains anciennement étudiés tels que le sud des Vosges, l’Aubrac ou le Causse Méjan.

Liste préliminaire de contacts en cours ou à venir de personnes et d’institutions :

Équipe Orphée, INRA, Toulouse : Laurent Hazard, Michel Duru.

Équipe Médiations, INRA, Toulouse : Pierre-Louis Osty.

Équipe Dynafor, INRA, Toulouse : Marc Deconchat, Gérard Balent.

Parc National des Pyrénées, Tarbes : Isabelle Vial.

Conservatoire de Botanique Pyrénéen, Bagnères de Bigorre : Gérard Largier.

Notes de bas de page :

1 58 ; Lepart, J., Marty, P., Rousset, O., 2000. Les conceptions normatives du paysage. Le cas des Grands Causses. Nature, Sciences et Sociétés vol.8 n°4, 16-25.

Pour citer cet article :

Eric de Garine et Georges Augustins, "Axe 2a : Paysages et sociétés rurales quelques décennies d’histoire commune. Suivi de terrains revisités : les baronnies et la vallée de campan". Terrain et archive, 7 avril 2006 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/terrainarchive/document135.html
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