Ce projet est orienté vers une exploitation de nouvelles archives diffusées récemment par la Norvegian Missionary Society (NMS) (fonds Valen et Vig) concernant les pratiques et les représentations religieuses en Imerina au moment de l’arrivée du christianisme (XIXè siècle), exploitation mise en regard de travaux ethnologiques en cours, à poursuivre avec des post-doctorants et doctorants, sur les pratiques et les représentations contemporaines, 120 ans plus tard, dans un contexte de construction d’un christianisme malgache, et d’un foisonnement d’églises indépendantes malgaches d’une part, et d’églises évangéliques et pentecôtistes liées à des réseaux transnationaux d’autre part.
La Norvegian Missionary Society (NMS), fondée par l’église luthérienne à Stavanger en 1842, envoya ses premiers missionnaires à Antananarivo en 1866, quatre ans après la réouverture du royaume malgache aux missionnaires chrétiens. Le pasteur Lars Vig (1845-1913) apprit le malgache et resta en poste dans le Vakinankaratra de 1874 à 1902. Sa bibliographie donne une idée du volume de ses travaux et de ses centres d’intérêts :
VIG Lars, 1969, Charmes. Spécimen de la magie malgache, Bulletin n°13, Le Musée d’Ethnographie, Université d’Oslo, 179 p.(à partir de deux catalogue élaborés en 1896 et en 1907)
VIG Lars,1977, Croyances et mœurs des Malgaches I (L'idée de substitution dans la religion des Malgaches. Sacrifices humains à Madagascar. Mœurs et coutumes dans le paganisme malgache) (1ère édition en norvégien 1897, 1901, et 1910) et Croyances et mœurs des Malgaches II (Divination astrologique à Madagascar, Vakinankaratra) (1ère édition en norvégien 1905), Tananarive, Imprimerie Lutherienne.
VIG Lars, 1985, Le symbolisme dans le culte malgache et dans la vie sociale et populaire, traduit par E. Fagereng, édité par O. Dahl, Acta Orientalis, Copenhagen, vol. 46, p 111-163 (1ère édition en norvégien en 1902-1903 et en français édition d’extraits en français en 1902-1903).
VIG Lars, 2001, Ny fireham-pinoann’ny Ntaolo Malagasy. Les conceptions religieuses des anciens Malgaches, (textes en français et en malgache traduits de l’allemand par Bruno Hübsch et François Rakotonaivo), Antananarivo, Editions Ambozotany, Paris, Editions Karthala, 191 p (éditions précédentes : 1893 en norvégien, 1907 à 1911 en allemand, 1973 en français).
VIG Lars, 2003, Sur la femme malgache (1ère édition 1907), traduit du norvégien par Aase Vig Berget, préface de Pierre Vérin, Paris – Oslo, L’Harmattan - Solum Forlag, 128 p (1ère édition limitée en 1994).
Ses analyses dénote son souci de comprendre objectivement une pensée religieuse sans la solliciter indûment comme monothéiste ou idolâtre. Comme d’autre missionnaires de cette époque, il a laissé des descriptions précises de ce qu’il a vu et compris d’une pratique religieuse, et d’idées sur le monde bientôt dominées par le nouvel ordre chrétien ; apparemment vouées à l’élimination, elles ont subsisté d’une certaine manière comme on le constate aujourd’hui, mais au prix de transformations et même d’inversion de certains éléments : travail du syncrétisme, qui produit un christianisme malgache et modifie les représentations autochtones. Le pasteur Jorgen Ruud, qui vécut à Madagascar de 1934 à 1954, épousa la petite fille de Lars Vig, pour lequel il avait une immense admiration, et fit des travaux ethnographiques. Son livre “ Taboo ”, avait été publié à Oslo en 1960 et réédité en anglais à Madagascar. Sa fille Aase Vig Berget a retrouvé et publié récemment le manuscrit en anglais, plus complet, de “ Gods and Ancestors ”, publié en norvégien en 1948. Elle possède aussi des archives personnelles de son arrière grand-père Lars Vig qu’elle a l’intention de traiter pour les mettre à la disposition des chercheurs et du public.
L’apport de Lars Vig dans la connaissance de la société malgache est décisif grâce, entre autres, à deux oeuvres majeures : son recueil de traditions sur les sampin’nandriana, (souvent traduits par faux dieux ou idoles), éléments fondamentaux du système politico-religieux malgache, dont les représentations matérielles venaient d’être brûlées, en 1869, par la reine convertie au christianisme, et dont le culte officiel s’était ainsi effondré ; et la conservation de cent trente objets de puissance, ody, traduits par “ charmes ”, considérés par les missionnaires de l’époque comme des objets sataniques utilisés par les “ sorciers ”, qu’il a sauvés de la destruction et dont il a laissé un catalogue détaillé. L’histoire des sampin’nandriana, recueillie auprès de convertis et de “ résistants ”, a été éditée par J. P . Domenichini en 1985 dans un précieux travail ; il met à la disposition des chercheurs des données essentielles pour comprendre les représentations de la culture malgache ancienne. (J.P. Domenichini, 1985, Les dieux au service des rois. Histoire orale des sampin'andriana ou palladiums royaux de Madagascar, Paris, Editions du CNRS). Domenichini avait trouvé à la bibliothèque de Stavanger 10 cahiers faisant partie des archives de Vig : comme il le montre dans sa publication, ceux-ci avaient été recopiés au propre par un catéchiste malgache. Les cahiers originaux n’ont pas été retrouvés, sauf un, signé par les deux auteurs malgaches, les informateurs de première main. La comparaison des deux textes (Domenichini 1985 : 17-44) montre la distorsion du texte, et, partant, de la pensée religieuse, effectuée lors de la mise au propre.
A titre d’exemple, ce qui m’a le plus frappée dans les cahiers que Lars Vig a fait écrire, ce sont les dessins, qu’il a demandé aux auteurs, des fameux sampy , dessin qui complètent leur description textuelle. Ces croquis sont surprenants (eux aussi ont été repris “ au propre ” ), et ne peuvent être compris que si on les considère, non comme dessins d’un objet, les sampy cachés dans leurs coffrets n’étant pas découverts au vulgaire, mais dessins d’idées. En tant que visualisation ou illustrations des expériences subjectives et des croyances qu’entretenaient les Malgaches, et qu’ils avaient acquises par leur éducation, les dessins sont d’un intérêt remarquable. Vig raconte (2001) qu’il avait fait dessiner à un autre devin les trente-six “ esprits intermédiaires ” qu’il avait “ vu ”, nommés mpiaro alifa ( “ gardiens du destin ” , je dirais : gardiens de l’écriture, ou des écrits). Les Malgaches imaginaient ces esprits comme des êtres ailés qui se déplaçaient sans marcher : comme pour les sampy, ils s’inspirent déjà de la représentation des anges dans l’imaginaire chrétien, et Vig compare le chef de la cohorte d’esprits à l’ange Gabriel. Ce chef des esprits existe dans l’expérience des pratiquants des cultes et il est révélé dans le rituel contemporain de mamaoka lambanana (décrit par Blanchy et Andriamampianina, rapport 2003).
En 2003, les responsables de la Mission à Stavanger ont reçu en dépôt d’autres archives malgaches, celles de Arne Valen, confiées par un de ses descendants. Arne Valen remplaça Vig dans son poste pendant le séjour de trois ans que celui-ci fit en Norvège, et rentra en Norvège avec ces archives, des cahiers manuscrits en malgache. Il est possible qu’une partie d’entre eux soient le produits des collectes faites par Vig, et d’autres du travail encore méconnu de Valen lui-même. Un rapide catalogage montre, d’après Mme Vig Berget et M. Hoimyr, le conservateur des archives de la NMS à Stavanger, qu’une partie de ces archives porte sur les rites, des mythes, et les sampy , une autre sur l’histoire du Betsileo, la troisième, attribuée de manière plus sûre à Valen, contenant des varia. Ces transcriptions de textes originaux malgaches seront d’un intérêt considérable pour comprendre la pensée malgache du XIXè siècle. La mission norvégienne vient de communiquer à l’Académie Malgache, à l’Université d’Antananarivo, et à l’Université de Tuléar, trois copies de ces documents. L’Université d’Antananarivo (Mr. Solo Raharinjanahary, doyen Faculté de Lettres) est prête à en coordonner la traduction, l’analyse et l’édition en collaboration avec ce projet.
De 2001 à 2003, Sophie Blanchy, du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, a coordonné une équipe de chercheurs français et malgaches réalisant une recherche sur financement du Ministère des Affaires Etrangères : “ Les pratiques religieuses dans la dynamique sociale à Madagascar. Mobilités, syncrétismes, médiations ” (rapport 2003, 423 p., CDRom), en collaboration avec l’ICMAA, Université d’Antananarivo, P. Beaujard, (DR CNRS, EHESS), M. Rakotomalala (INALCO) . Ce programme venait à la suite de l’édition d’une recherche en histoire et anthropologie sur les cultes ancestraux fondé sur un travail d’équipe animée par Fr. Raison (RAKOTOMALALA M., RAISON-JOURDE F., BLANCHY S., 2001, Les ancêtres au quotidien, Usages sociaux du religieux sur les Hautes Terres malgaches. Paris, Editions de L’Harmattan, 500p.). Ce travail sur les cultes ancestraux s’appuyait lui-même sur des études de terrain, et sur l’énorme documentation historique accumulée par Fr. Raison lors de la rédaction de sa thèse d’état publiée, (RAISON-JOURDE Françoise, 1991, Bible et pouvoir à Madagascar au XIXè siècle, Paris, Karthala, 841 p.)
Menées dans la capitale, Antananarivo, dans diverses parties de l’Imerina, y compris le sud où Vig a travaillé, et dans le Sud-Est, les enquêtes sur la reviviscence des pratiques autochtones, très influencées par un christianisme de plus d’un siècle d’implantation réelle, et par l‘ensemble des changements sociaux et matériels, ont permis de faire avancer le recensement des lieux de culte dans la capitale, ses environ et d’autres régions d’Imerina, et d’entreprendre un recensement de terrain des églises chrétiennes, surtout des églises indépendantes ou membres de réseaux qui se sont multipliées depuis 1960 . Tous ces modes de pratiques cultuelles sont influencés par les mouvements de réveil qui témoignent de la rencontre entre un type de relation à l’invisible et une socialisation chrétienne ou touchée par le christianisme. L’analyse des témoignages, des récits de vie et de vocation, chez les pratiquants et les experts des cultes ancestraux, qui se vivent comme des chrétiens intégrés à la vie sociale, permet de constater que les sampin’andriana, objets de croyance et de culte brusquement éliminés en 1869, mais dont les historiens ont pourtant suivi les réapparitions au moment des tensions politiques et sociales (conquête coloniale, guerre d’indépendance), ont subsisté comme idées, sous la catégorie de plus en plus hétérogène de zanahary, ancêtres royaux ou esprits du sol et de l’eau, aujourd’hui régulièrement célébrés par des réseaux de pratiquants, sur des sites faisant eux-mêmes réseau et système.
A la suite de ce rapport, et des précédentes publications sur lesquelles il s’appuyait, plusieurs directions de recherche s’ouvrent devant nous :
1) le recensement, l’exploitation et édition des nouvelles archives conservées à la NMS, sur les copies malgaches, en regard de la précédente édition des archives de L. Vig par Domenichini, du terrain en cours d’observation, et des données historiques. La liste de ces archives (catalogue résumé) envoyée par M. Hoimyr (Stavanger) montre que plusieurs cahiers concernent l’histoire de sampy des Hautes Terres, et portant les noms des auteurs: texte sur Ramahavaly d’Imatitanana, écrit par Rafaralahy (p 9), sur Imanjakatsiroa, faux dieu sakalava, par Randriampiarenana ( p 11), sur Rabehaza, par Randriampiarenana et Rabenja (id), sur Rafaroratra (cf l’histoire recopiée, et l’histoire de première main signée de Rainibao et Ramboa, étudiée par Domenichini), sur le faux dieu Imanjakalanitra, par Rainibozaka et Rafaralahy, soldats, corrigé par Randriampiarenana, sur Rakelimalaza, Ranoro et Andranoro et les Antehiroka, sur Imanjaibola, (venue des Sakalava), par Randriampiarenana (d’après le récit d’un soldat), ) sur le faux dieu Andriankazobe, par Randriampiarenana, sur Rafataka. On a aussi des noms d’auteurs pour des textes sur de l’histoire ou des fomba : Raobela Rasoja, Andriamanajary, Andriantsoa, Rainisendranoro (description de rituels).
Certains auteurs sont présentés comme des soldats. Un auteur a un statut particulier, car il a écrit plusieurs textes, parfois en collaboration, mais surtout il a corrigé celui deRainibozaka et Rafaralahy, soldats. On apprend par un détail de ces listes que ce Randriampiarenana n’est autre que Ramboa, un des deux auteurs du cahier original étudié par Domenichini. Il a un double nom, ce que Domenichini n’avait pas signalé, mais il nous a appris que c’est un andriana, qui écrivit le cahier avec un mainty qui connaissait bien la tradition. Il semble que cet andriana faisait aussi écrire des soldats. Ces cahiers pourraient bien être les textes de première main, qui ont servi au copiste auteur des cahiers non signés analysés par Domenichini. Un autre cahier de 197 pages non signé, transmis dans la famille de Vig, est actuellement entre les mains de Mme Aase Vig Berget, qui participe à cette réflexion commune. Il semble qu’il complète la série sur laquelle Domenichini a travaillé.
2) Archives et terrain. La comparaison entre l’ancien culte aux sampy et les réseaux contemporains de culte aux zanahary montrent qu’entre ces deux types “ d’objets ” religieux, il y a une continuité (relation à l’invisible, système d’interdits, imaginaire) qui tient compte, des pratiques chrétiennes normatives, des changements de la société environnante, produisant du syncrétisme. Ce processus syncrétique demande à être étudié dans la diachronie, et dans les formes de pratiques et de représentations qu’il induit. Les anciens sites de sampin’andriana revisités : ils ont été investis très tôt par des temples ou des églises. Les enquêtes montrent cependant que des croyances et des pratiques subsistent dans des parties excentrées du site, comme subalternes ; par ailleurs, certains sampy sont dits avoir été déplacés et jouent aujourd’hui, dans d’autres villages proches de la capitale, le rôle de protecteur local, parfois réduit à celui d’amulette contre la grêle, et de symbole identitaire pour une famille qui revendique une histoire et un statut lié à cet objet de puissance. Certains sites de culte aux zanahary (dieux, ancêtres royaux divinisés) voient leur dimension historique et identitaire mise en valeur dans une démarche de développement touristique, et des pratiques illégitimes au milieu du XXè siècle deviennent aujourd’hui expressions de la culture locale et sont mieux acceptées par les uns, tandis que certaines églises fondamentalistes en font un sujet de croisade.
3) l’étude de nouvelles archives :
- traduction en français et analyse des rapports missionnaires de Lars Vig.
- production de pratiquants ou d’experts, comme le cahier de traitement d’un guérisseur .
Cette étude nous permettra de participer à la réflexion de l’ensemble de l’équipe sur le statut et la portée des archives, et sur les modalités de la production de connaissance. Pendant ses 25 ans de présence à Madagascar, L. Vig a envoyé des rapports réguliers, 3 à 5 fois par an, à la direction à Stavanger, où ils sont archivés ; certains furent censurés pour être publiés dans le magazine de "Missionstidende", et encourager les fidèles des congrégations à aider la mission par leurs prières et leurs dons. Mises en regard des archives malgaches que le même L. Vig recuillait parallèlement, ces textes peuvent nous éclairer sur sa pensée et sa méthode . Par ailleurs, un expert traditionnel , se déclarant chrétien, archive son corpus de connaissance, sous la forme d’un texte qu’il dit écrire sous la dictée des esprits ancestraux, et qu’il destine à ses enfants ; ce texte concerne la pratique sociale de guérissage avec les plantes, en lien avec les esprits. L’ethnographie des rituels que nous avons entrepris complètent ce texte, dont l’analyse peut nous apporter des éléments de compréhension d’un système cognitif en construction permanente, tel qu’il s’inscrit dans les parcours de vie particuliers.
Sophie Blanchy, ethnologue, CNRS
Marie Pierre Ballarin, historienne , IRD
Solo Randrianjanahary, linguiste, doyen de la Faculté de Lettres l’Université d’Antananarivo
Lala Raharinjanahary, ethnologue, enseignante d’anthropologie religieuse à l’Ecole Normale III.
Pietro Lupo Université de Tuléar (en cours)
ICMAA (J.A.Rakotoarisoa directeur, Ch. Radimilahy),
Archives luthériennes de Stavanger (Norvège)
Famille Vig (Mme Aase Berget Vig)
Des échanges avec les équipes travaillant sur les archives missionnaires seront établis pour l’organisation de journées d’études (Fr. Raison, U-Paris7, A. Mary, EHESS, Cl . Prudhomme, IHC Lyon).
De jeunes chercheurs en ethnologie participeront au projet, notamment :
- Doctorants
Céline Réjasse (EPHE, Sciences religieuses, 1ère année de thèse) qui travaille sur l’inculturation catholique dans le sud de Madagascar
- Post-doc. :
Nathalie Razafindralambo, doctorat d’ethnologie de l’Université de Paris X Nanterre en 2003 sur la question des esclaves (andevo) à Antananarivo ;
Victor Randrianary, doctorat d’ethnologie de l’Université de Paris X Nanterre en 2002 sur l’ethnomusicologie malgache