Terrain et archive

Observatoire de l’archivage des matériaux de terrain des ethnologues

René Collignon

Axe 1b : La mission anthropologique des populations de l’AOF : Etude des sources et place dans la science coloniale de l’après-guerre

L’intérêt pour l’histoire des savoirs et notamment la recherche historiographique portant sur les conditions d’émergence des savoirs et des connaissances scientifiques dans l’ancien empire colonial français, constituent un domaine relativement récent de la recherche africaniste en France. Le champ de l’histoire de la santé, en particulier, semble avoir été assez largement négligé jusqu’il y a peu encore par les chercheurs français travaillant sur l’Afrique et se trouve ainsi marquer en conséquence un certain retard par rapport aux travaux des collègues anglophones qui ont produit une série remarquable de travaux fondateurs dans ce domaine1

Les travaux de Christophe Bonneuil (1991) sur l’agronomie et la botanique coloniale françaises peuvent être tenus pour une des études pionnières en France sur les débuts et la structuration des recherches scientifiques dans l’espace des territoires d’outre-mer sous domination française. Bonneuil a souligné une certaine spécificité d’une « science coloniale » française caractérisée — pour des raisons historiques qui tiennent notamment à la nature du rapport de domination coloniale et aux impératifs de la politique de mise en valeur des colonies, telle qu’elle fut définie par Albert Sarraut au lendemain de la Première Guerre —, par une prédominance des disciplines naturalistes ou appliquées, par rapport à la science, telle qu’elle se développait dans le même temps en métropole. Par son analyse de l’évolution des rapports de force complexes entre différents groupes (les politiques autour du “parti colonial”, les administrateurs coloniaux, les universitaires, les chercheurs), il a contribué à éclairer le contexte de la création en 1943 de l’Office de la recherche scientifique coloniale (ORSC) qui deviendra ORSTOM et qui va autonomiser et institutionnaliser la recherche en Afrique coloniale.

Dans le cadre d’une recherche documentaire menée en collaboration avec un collègue du CNRS nous avions procédé à un dépouillement systématique des travaux portant sur la santé et la population en Sénégambie à l’époque coloniale (Collignon & Becker 1989). Cette revue commentée de la littérature médicale de près de trois milles références avait permis de découvrir l’importance historique qu’a joué dans les développements au cours de la période de l’immédiat après Seconde Guerre mondiale et le début des années cinquante, une vaste enquête d’anthropologie physique sur les populations de l’Afrique de l’ouest, qui va marquer le point de départ d’une série de travaux sur des domaines inexplorés jusqu’alors des indicateurs de santé des populations autochtones des territoires français d’Afrique occidentale. Cette riche enquête aux multiples facettes, dont on n’a pas à ce jour réévalué l’importance dans les avancées qu’elle a produit dans les connaissances actuellement disponibles dans plusieurs secteurs de la recherche bio-médicale, mais également dans une série de domaines connexes intéressant la santé publique, la santé mentale, la démographie, mérite assurément un réexamen attentif si l’on tient compte également de l’importance des nombreux prolongements qu’elle a suscités par la suite.

Conformément à des engagements pris par la France lors de la conférence des Nations Unies de Hot Spring (USA) en mai-juin 1943, l’administration coloniale de l’Afrique occidentale française (AOF) va mettre en place et développer pendant près d’une décennie, au prix de moyens matériels et humains importants, jamais mobilisés à une telle échelle, une grande enquête anthropologique des populations de l’Afrique occidentale française sous la direction du médecin-colonel Léon Pales (du Muséum d’histoire naturelle, et du Musée de l’Homme)2.

Cette enquête d’une ambition inégalée jusqu’alors dans l’espace colonial va aborder dans un esprit d’inventaire très large et systématique une série d’indicateurs de santé, et du statut nutritionnel de larges échantillons de populations diversifiées (tant par leur origine ethnique dans toutes les régions composant le domaine colonial ouest africain de la France ; que par leur appartenance à différentes classes d’âges ; prenant en compte également des populations particulières : celle des écoliers, celle des militaires (les tirailleurs sénégalais), ou encore celle des femmes enceintes ou allaitantes, etc.), sans négliger par ailleurs, en contrepoint, une étude approfondie des ressources alimentaires locales et de leur valeur nutritive des cultures traditionnelles vivrières pour l’homme en AOF. Ces chantiers d’investigations, pour la plupart tout à fait inédits à l’époque dans cette région, sont pour une bonne part sans doute l’effet d’un forte incitation exogène ayant pesé sur les pouvoirs coloniaux, les mettant face à leurs responsabilités au regard de l’opinion internationale dans un contexte d’émergence sur la scène mondiale des sociétés qu’on appellera bientôt du terme générique nouveau « tiers-monde », sociétés aspirant à leur émancipation et à la souveraineté.

La Mission anthropologique de l’AOF, sous la direction du docteur Pales, va mobiliser des chercheurs et des praticiens de spécialités diverses : médecins de santé publique, hématologistes, bio-chimistes, chercheurs de l’Institut Pasteur de Dakar, médecins épidémiologistes, démographes de l’Institut fondamentale d’Afrique noire (IFAN) et de l’ORSTOM, nutritionnistes, etc., mais également psychologues, et ethnologues.

Ces efforts coordonnés et variés relevant de disciplines différentes mais associées, vont produire un nombre de publications assez considérable de nature différenciée : on relève des exposés sur l’organisation et les buts de la Mission en AOF, des présentations des méthodes d’enquête, les programmes d’enquêtes, des instructions pour des études particulières, des rapports d’étapes sur l’état d’avancement des travaux de la Mission, de nombreuses études spécialisées. Ces publications vont paraître sous la forme de rapports de la Mission sous les auspices du Gouvernement général de l’AOF, de la Direction générale de la santé publique (DGSP)de la Fédération de l’AOF, certains paraîtront à la Documentation française, tandis qu’une série d’articles scientifiques trouveront place dans des revues médicales et scientifiques en France et en Afrique occidentale : l’Anthropologie (Paris), Bulletin médical de l’AOF (Dakar), Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris, etc.

Cette riche moisson de travaux porte sur :

- divers aspects de l’anthropologie physique : des études d’anatomie comparée des populations autochtones de l’AOF, des études de physiologie comparée, les premières études sur les groupes sanguin et leur distribution différentielle au seins des divers groupes humains rencontrés dans toute la fédération ouest africaine,

- des études épidémiologiques et cliniques de certaines pathologie particulières : la sicklémie (drépanocytose ou anémie falciforme), les diverses anémies, le goître endémique, etc.

Elles ont produit une grand nombre de données de recensements précis sur des échantillons importants de populations sous forme de tableaux détaillés, mais également sous forme d’une riche cartographie de certaines caractéristiques des populations (par exemple : des cartes de répartition de la stature des populations (1946), cartes établie à l’échelle de la carte linguistique de Delafosse [1924]) des cartes des pathologies  rencontrées (carte de la répartition du goître, corrélée avec celle des zones des sels végétaux [1948 et 1950]), une carte anthropologique de l’AOF (1946), etc. 

La Mission a suscité également, mais de façon beaucoup plus modeste, les premières enquêtes psychométriques portant sur certaines catégories de ces populations (en particulier les enfants, étude du développement psychomoteur, les échelles d’aptitudes, etc.).

Ces travaux vont être à l’origine de la création d’organismes spécialisés qui vont prendre le relais de la Mission anthropologique, tels l’Organisme de recherches pour l’alimentation et la nutrition africaines (ORANA, organisme fédéral chargé de la recherche sur l’alimentation et la nutrition, relevant du budget général de l’AOF, rattaché à la DGSP de l’AOF, constituant la Section nutrition de l’Organisation de coordination et de coopération pour la lutte contre les grandes endémies en Afrique de l’Ouest (OCCGE). Cet organisme va bénéficier de la collaboration de certains chercheurs de l’ORSTOM en détachement temporaire.  

L’impulsion de ses travaux sur les groupes sanguins, et les développements de la recherche hématologique vont influer sur la réorganisation du Centre fédéral de transfusion sanguine de l’AOF créé en 1943 et réorganisé en 1951.

Cet ensemble de données sera à mettre en relation avec celles qui se produisent dans d’autres institutions de recherches (IFAN, ORSTOM, Institut Pasteur) ou par des services spécialisés dans la lutte contre les endémies (SGHMP, OCCGE) qui ont également des projet régionaux de collecte de données, de réalisations de monographies ou de synthèses régionales dans d’autres domaines du savoir. L’objectif théorique du programme est de chercher les articulations des savoirs produits durant cette période dans un contexte colonial, puis dans des situations de pays nouvellement émancipés.

Outre la documentation des résultats d’enquête publiés, qui vient d’être brièvement évoquée, un certain nombre de fonds d’archives — appartenant à des institutions, à des scientifiques, à des médecins ou à des nutritionnistes impliqués dans les recherches ou la collecte des données — sont également disponibles et sont peu connus et non publiés. Il conviendra d’opérer une recherche méthodique de ces fonds et d’explorer leur contenu, pour éclairer le processus de constitution des savoirs et permettre de proposer un corpus de textes et de documents inédits qui devraient donner lieu à des publications commentées.

A Dakar :

— un grand nombre de dossiers, rapports, documents non publiées sont conservés dans les fonds Santé et Assistance publique : fonds Sénégal colonial (Série H) et Santé de l’AOF conservés aux Archives nationales du Sénégal (dépositaires également du riche fonds de l’ancienne fédération de l’AOF). Une série de versements concerne la Mission anthropologique des populations de l’AOF, l’ORANA, le Centre fédéral de transfusion sanguine de l’AOF, le Service général d’hygiène mobile et de prophylaxie (SGHMP), le Service des grandes endémies, l’OCCGE, etc.

- l’ORANA dispose d’un fonds documentaire également important à Dakar,

- le Centre ORSTOM (devenu IRD) dispose de fonds documentaires de différents chercheurs ayant participé à certaines des enquêtes initiées par la Mission, ou se situant dans leur prolongement ;

- il en va de même de l’Institut Pasteur de Dakar.

A Paris :

- Au Museum d’Histoire naturelle

- Au Musée de l’Homme

- des fonds d’archives de la recherche au Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative de Nanterre (UMR 7535) CNRS Paris X Nanterre : fonds Marcel Griaule, fonds Henri Collomb, fonds Annie et Jean-Paul Lebeuf.

Des archives personnelles de chercheurs : Monique Gessain et fonds Gessain des études sur le groupe Tenda du Sénégal Oriental (isolats sociaux) Pierre Cantrelle, Igor de Garine, …

Les objectifs sont :

- proposer des travaux d’analyse et de synthèse sur les études réalisées par la MAPAOF

- développer des approches sur les modalités du développement des savoirs sur la nutrition et la santé des populations ouest-africaines, en prenant en compte les articulations de ces savoirs avec d’autres savoirs plus généraux sur les sociétés ouest-africaines.

- manifester les sources des savoirs, en étudiant les processus d’élaboration des connaissances, les modalités de la participation des scientifiques originaires le plus souvent des pays du nord, mais parfois des pays ouest-africains

- assurer un archivage, une conservation sur des supports numériques des principaux documents découverts lors de la recherche, et de réaliser des publications commentées des pièces significatives de l’histoire des savoirs.

- contribuer, dans le cadre des activités nouvelles inscrites dans les priorités du Ministère sénégalais de la Culture et du Ministère sénégalais de la recherche, à la sauvegarde et à la valorisation des documents produits par les recherches menées au Sénégal : à ce titre la participation de la Direction du Patrimoine culturel du Sénégal à la mise en œuvre du projet est acquise.

NB : L’équipe travaillera en liaison étroite avec le Groupe de travail sur les Archives des ethnologues créé par le Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative et le Laboratoire d’Anthropologie Sociale (Collège de France), qui s’est donné comme projet de favoriser la diffusion et la valorisation de toutes les informations existantes sur les archives produites et utilisées par les ethnologues, qu’il s’agisse d’archives papier, sonores, visuelles, audiovisuelles ou numériques.

• René Collignon,

chargé de recherche au CNRS: psychologue-anthropologue, travaillant sur l’histoire de la santé en Afrique occidentale, l’anthropologie médicale, et l’histoire de la psychiatrie en Afrique, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, UMR 7535, CNRS Paris X-Nanterre

• Charles Becker,

historien et anthropologue, attaché de recherche au CNRS,

Centre d’études africaines, CNRS-EHESS, Ministère de la Santé du Sénégal,

membre de la Commission du Bilan du Patrimoine culturel du Sénégal.

 

• Hamady Bocoum,

archéologue, Directeur du Patrimoine culturel du Sénégal, Président de l’Association des Préhistoriens africains. IFAN-Cheikh anta Diop, Dakar

• Alain Froment,

anthropologue biologique, médecin, directeur de recherche de 1re classe à l’IRD, Laboratoire ERMES (enseignement et Recherches sur les Milieux et les Sociétés), IRD, Orléans.

• Eric de Garine,

ethnologue, Maître de conférences Université Paris X-Nanterre, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, UMR 7535 CNRS-Paris X-Nanterre. Détaché CR1 à l’INRA-SAD de Toulouse 2002-2004

• Eric Joly,

ethnologue, chercheur associé au Laboratoire système de pensée en Afrique noire, CNRS Ivry, UMR 8048.

•Marie-Dominique Mouton,

ingénieur de recherche, conservateur de la bibliothèque et des archives, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, UMR 7535, CNRS Paris X-Nanterre

• Adama Aly Pam,

historien, archiviste-documentaliste, Archives nationales du Sénégal, Ecole des bibliothécaires et archivistes de Dakar, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

• Ibrahima Thioub,

historien, Maître de conférences Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), Département d’histoire, Faculté des lettres et sciences humaines.

• Mor Ndao, historien, enseignant au Lycée de Pikine

• Mustapha Sène, historien, enseignant au Lycée de Gorée

• pressentis : —des étudiants sénégalais en histoire, titulaires d’une maîtrise, en DEA ou poursuivant une recherche doctorale ; —des collègues chercheurs à l’Institut Pasteur de Dakar

Le corpus sera constitué : de l’ensemble des travaux publiés par la Mission anthropologique de l’AOF. Des recherches complémentaires à Dakar et à Paris seront nécessaire pour compléter éventuellement les références portant sur des territoires de l’AOF qui n’auraient pas été couvertes par la revue bibliographique portant sur la Sénégambie (considérée dans un sens géographique assez large).

Il sera complété par une exploration des fonds d’archives à Dakar (ANS, Institut Pasteur, ORANA, ORSTOM, IFAN)

A Paris : Museum d’histoire naturelle,

Musée de l’Homme

Fonds conservés au Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative à Nanterre.

Prospection d’archives personnelles auprès de collègues chercheurs à la retraite ayant participé aux travaux de l’ORANA, de l’ORSTOM à Dakar : Dr Pierre Cantrelle (démographe, ancien chercheur à l’IFAN et à l’ORSTOM Dakar, Jean-Louis Boutillier (ethnologue, ancien chercheur à l’ORSTOM), Igor de Garine (anthropologue, spécialiste des problèmes de nutrition), Thianar Ndoye (nutritionniste, ancien chercheur à l’ORANA dont il fut directeur)… Monique Gessain (ethnologue ayant travaillé au Sénégal oriental, anciennement au Centre de recherche anthropologique du Musée de l’Homme).

Quelques recherches pour mieux préciser le contexte international qui a présidé à la mise sur pied de Cette Mission anthropologique de l’AOF : le caractère incitatif de la Conférence des Nations Unies de Hot Spring (1943) invitant les pouvoirs coloniaux de l’époque à se préoccuper plus activement du bien être des populations sous tutelle dans une période qui va préluder au mouvement de la décolonisation et voir un peu plus tard en 1950 se créer un autre organisme international engageant les anciennes métropoles coloniales dans un Conseil scientifique pour l’Afrique au Sud du Sahara/Scientific council for Africa South of the Sahara (CSA), qui sera absorbé en janvier 1965 par la Commission scientifique, technique de la recherche de l’OUA (OUA/STRC, Organization of Africa Unity, scientif. Technical and research Commission)

Notes de bas de page :

1 cf. notamment Hartwig & Patterson 1978 ; Sabben-Clare et al. 1980 ; MacLeod & McMaster 1977, 1981 ; Curtin ; Packard ; Lyons 1985 ; Arnold 1988 ; Vaughan 1991 ; Headrick 1994 ; Reynolds 1996 ; Hunt 1999, Worboys 1988, etc.
2 Sous la seule entrée du nom du docteur Pales on relève un nombre significatif de contributions dans la bibliographie évoquée (Collignon & Becker 1989 : cf. les notices : 778-779, 783-798, 869-874, 888, 1969-1970, 2128-2131, 2402-2403, 2435). Les références d’un grand nombre de travaux des collaborateurs de disciplines diverses ayant participé à l’enquête se trouvent également ventilées dans les différentes rubriques thématiques de cette revue bibliographie.

Pour citer cet article :

René Collignon, "Axe 1b : La mission anthropologique des populations de l’AOF : Etude des sources et place dans la science coloniale de l’après-guerre". Terrain et archive, 7 avril 2006 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/terrainarchive/document110.html
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Quelques mots à propos de :  René  Collignon - Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative