Terrain et archive

Observatoire de l’archivage des matériaux de terrain des ethnologues

Eric Jolly

Axe 1a : Archives ethnographiques, patrimoine culturel et retour d’informations : L’exemple dogon (Mali)

Pour des raisons identitaires et touristiques, les élites dogon ont fini par incorporer à leur héritage patrimonial les travaux ethnologiques mettant en valeur leur propre société, en particulier les publications de Marcel Griaule et de son École. En 1985, cette littérature a d’ailleurs servi de caution scientifique pour obtenir de l’Unesco l’inscription du pays dogon au Patrimoine de l’humanité. Dans la foulée de cette reconnaissance internationale, le gouvernement malien a mis en place une Mission locale chargée de la promotion et de la préservation de la culture dogon, à des fins de développement touristique. Les Dogon se sont également mobilisés, pour des motifs similaires, en se regroupant en associations et en créant des musées locaux et des « Festivals » régionaux. C’est dans ce contexte que les projets de centre de documentation se sont multipliés afin de rassembler et d’« archiver » sur place, et dans un même lieu, toutes les informations sur la culture dogon. Pour de nombreux intellectuels de la région, la sauvegarde voire la restauration de leurs traditions passent en effet par la réappropriation et la conservation de documents ethnographiques considérés désormais comme la mémoire écrite ou photographique de leur propre culture1.

De la part des Dogon, revendiquer une plus grande accessibilité aux multiples travaux qui leur ont été consacrés (et qui ont contribué à leur renommée mondiale) est, bien sûr, une demande légitime. Il convient toutefois de s’interroger sur les implications et les modalités pratiques de cette « restitution », notamment dans le cas des archives ethnographiques du fonds Griaule, conservé à la bibliothèque du laboratoire d’ethnologie de Nanterre. Pour des raisons politiques, économiques et identitaires évoquées dans les lignes précédentes, le contrôle et l’exploitation de ces archives — ou plutôt de leur version numérisée ou microfilmée — risquent d’être une source de rivalités entre tous les acteurs engagés dans cette politique de promotion culturelle, en cristallisant un peu plus les oppositions entre régions ou associations concurrentes, entre projet gouvernemental et revendications locales, ou encore entre élites nationales et régionales. Si l’on veut éviter une instrumentalisation excessive et une exploitation erratique de ces documents, tout en encourageant le retour de ces données dans le pays où elles ont été recueillies, il faut probablement chercher des interlocuteurs en dehors des agences ou des associations culturelles, en s’adressant de préférence à des chercheurs dogon ou maliens (qu’ils soient ethnologues, historiens ou archéologues…) et en privilégiant des projets de partenariats pérennes entre institutions scientifiques maliennes et françaises (ou européennes).

Une telle option permettrait de réaffirmer l’intérêt scientifique et historique d’un fonds qui ne doit jamais être confondu avec une banque d’informations sur une culture ou une population. Même s’il contient de nombreux écrits et clichés portant témoignage du passé, le fonds Griaule n’est pas le dépositaire des traditions dogon telles qu’elles existaient il y a plus d’un demi siècle. Il ne renferme pas davantage la mémoire de tout un peuple. Il éclaire plutôt la construction de l’image des Dogon par les Occidentaux, et il permet de reconstituer la genèse des travaux ethnographiques réalisés pendant près de trente ans en pays dogon. N’oublions jamais que les archives en question sont celles des ethnologues et non celles des Dogon ou de leur société.

Les partenariats à mettre en place avec le Mali restent à imaginer, et ils pourraient d’ailleurs concerner d’autres types d’archives, maliennes cette fois, à commencer par les archives coloniales du Cercle de Bandiagara, conservées dans cette ancienne capitale administrative du pays dogon. Mal classés et dans un état de conservation préoccupant, ces documents politiques restent en grande partie inaccessibles aux chercheurs maliens et étrangers. Ils sont pourtant riches en informations, et ils témoignent là encore du regard des Occidentaux sur le pays dogon. Par conséquent, un projet sur le « retour » des archives ethnographiques au Mali pourrait éventuellement englober, dans ses réflexions et ses propositions, la question des archives coloniales maliennes.

Les modalités de conservation et de consultation des documents ethnographiques dépendront en partie du public visé, du lieu choisi et de l’institution malienne concernée, mais il s’agit néanmoins d’une question centrale qu’il convient d’aborder en amont. Sous sa forme actuelle, le fonds Griaule resterait en France. Il serait simplement « dupliqué », sous une forme à définir, pour être facilement et rapidement consultable. Cela exige bien sûr une réflexion et une concertation préalables entre partenaires français et maliens, pour éviter une dé-contextualisation des données, et pour s’assurer que les moyens mis en œuvre soient parfaitement adaptés au contexte malien. Une telle expérience serait riche d’enseignements. Si les archives ethnographiques ne sont pas instrumentalisées par le gouvernement malien ou par les associations culturelles, leur « retour » peut susciter, au Mali, une réflexion critique particulièrement intéressante sur l’histoire des missions ethnographiques et sur la construction des savoirs concernant telle ou telle population du pays.

Notes de bas de page :

1 Sur ce sujet, voir l’analyse de Gaetano Ciarcia : De la mémoire ethnographique. L’exotisme du pays dogon, Paris, Éditions de l’EHESS, 2003.

Pour citer cet article :

Eric Jolly, "Axe 1a : Archives ethnographiques, patrimoine culturel et retour d’informations : L’exemple dogon (Mali)". Terrain et archive, 7 avril 2006 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/terrainarchive/document105.html
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