Dakirat

Atelier Mémoire en Méditerranée

Dimitri Nicolaïdis

Synthèse des rencontres d’Alexandrie

Après avoir écouté l’ensemble des communications présentées lors de ces rencontres autour des « lieux porteurs de temps », on est d’abord frappé par la cohérence d’ensemble des présentations proposées : malgré la très grande diversité des lieux étudiés, de leur nature et du rapport que les individus et les collectivités peuvent entretenir avec eux, il est possible de faire d’emblée deux remarques sur les constances observées.

Ce séminaire peut fait figure de manifeste anti-« lieux de mémoire » dans la mesure où nous sommes toujours confrontés à des lieux jamais figés sur eux-mêmes, jamais investis d’un sens historique déjà là, mais qu’au contraire chacun a remarquablement montré comment les récits sur le passé qui se dégagent de ces lieux à un moment donné sont le résultat d’un processus complexe et jamais réellement achevé, où différents points de vue (au sens presque photographique) viennent se superposer, voire s’opposer les uns aux autres, où les usages différentiés des lieux comme des codes qui leur sont attachés aboutissent bien souvent à un regard démultiplié, fragmenté, décalé sur le lieu. Le chercheur doit donc toujours se faire un peu archéologue pour pouvoir dégager les strates mémorielles qui donnent à voir les sens multiples attachés à ces « lieux mémoire ».

En même temps – et c’est toute la difficulté du travail du chercheur –, ces « lieux mémoire » ne sont pas des objets froids auxquels on pourrait associer rationnellement des lectures de l’histoire, mais se constituent, se construisent d’abord au travers d’un rapport émotionnel que chacun entretient avec le lieu et les images du passé qu’il évoque. Cette question de l’émotion (et les notions d’esthétique ou de poétique du lieu y sont évidemment attachées) n’a à mon sens pas cessé de traverser l’ensemble des interventions et mérite qu’on s’y attarde un peu. Si on dresse une typologie sommaire des lieux étudiés ici, on verra en effet qu’à côté des « sanctuaires » qui, d’une manière ou d’une autre, relient les vivants aux morts, entretiennent le souvenir des disparus ou des temps révolus, on trouve les « paysages » qu’a évoqué hier Maryline Crivello et qui sont d’abord ces panoramas producteurs d’émotions dont le récit impressionniste est en quelque sorte d’abord produit par la seule force évocatrice du lieu. En réalité, ces deux topoï se combinent le plus souvent pour créer un sentiment collectif d’un lien immédiat et signifiant avec le passé.

Ainsi, la spiritualité qui se dégage des paysages du Larzac (Jean-Luc Bonniol) ou des « parcs culturels » de l’arrière-pays provencal (Karine-Larissa Basset) est une dimension essentielle pour comprendre la façon dont ces lieux-décors atteignent une certaine transcendance dans les récits qui les construisent dans la période d’après-guerre. La place du cimetière dans la topographie de la ville moderne (Yasser Aref) ou celle de la tombe dans la topographie des Egyptiens de l’Antiquité (Isabelle Régen) peuvent être rapprochées dans la mesure où il s’agit de « hors-lieux », situés à côté, en dehors de la vie matérielle, et qu’ils inscrivent ainsi le caractère sacré de la mort au sein de l’espace matériel des sociétés humaines. Le sanctuaire est à son tour intégré dans le décor qui le constitue, comme le site de Delphes (Ourania Polycandrioti), inséparable de sa fonction religieuse originel et dont la sacralité se prolonge dans le regard des voyageurs européens des XVIIIe-XIXe siècles comme des touristes modernes, dont le lyrisme traduit la dimension mythologique, imaginaire, non visible du lieu. La force évocatrice de telle vision provoque l’émotion en nourrissant des images désincarnées, pures de toute tache, comme dans le cas de la statuaire antique, où le mythe de la Grèce blanche et l’esthétique des ruines qui s’y rattache renvoient à un imaginaire proprement occidental (Philippe Jockey) ; de la même façon que l’Espagne découvre au travers de la Dame d’Elche une icône de l’ibérité qui ne peut faire sens et sensation qu’en situation, ramenée sur les lieux même de son pays (Arturo Ruiz).

Ainsi, pour « consacrer » un lieu, faut-il l’inscrire dans une narration qui le dépasse, et en même temps donner à voir un récit collectif au travers même du lieu. Le sanctuaire de Delphes est bien le nombril du monde pour ces pèlerins-voyageurs venus d’Europe pour retrouver les traces de ce « berceau de la civilisation », symbole d’un « génie antique » disparu en terre hellène mais dont le flambeau universel s’est rallumé en Occident (O. Polycandrioti). Le sanctuaire marial de Santa Cruz, à Oran, l’espace d’une journée de pèlerinage, incarne la quintessence de l’identité pied-noire, identité de l’exil transférée corps et âmes dans celui de Nîmes après 1962 (Michèle Baussant). Quant au Larzac, emblématique des luttes émancipatrices des années 70, il devient lieu de pèlerinage pour des militants en mal de mythologie révolutionnaire, jusqu’à ce que ce que l’épuisement des utopies nouvelles autorise à faire jouer un imaginaire beaucoup plus ancien, ancré dans un patrimoine médiéval qui contribue à oblitérer la mémoire du combat épique de paysans assagis (J.-L. Bonniol). L’u-topie est alors bien, paradoxalement, ce qui caractérise ces lieux-refuge où le passé affleure dans le présent, joue comme élément de projection dans le futur, et où la Nature à protéger constitue ce lien atemporel qui, dans les « Alpes de Lumière », donne à la communauté son identité et lui rend sa dignité (K. Basset).

On voit, en effet, qu’une autre caractéristique commune à l’ensemble des présentations est celle qui nous ramène au processus de fabrication de ces « lieux-mémoire » et qui donnent à voir des phénomènes de déplacement, de superposition, voire d’hybridation qui résultent de la confrontation des regards et des usages. Déplacement physique dans le cas des statues d’Alexandrie (Jean-Yves Empereur), du sanctuaire marial d’Oran (M. Baussant), de la statuette de la Dame d’Elche (A. Ruiz), ou encore dans les projets de relocalisation des cimetières d’Alexandrie (Y. Aref) ; déplacement symbolique dans le cas de l’inscription de l’Antiquité dans l’histoire de la Tunisie à l’époque coloniale, puis post-coloniale (Houcine Jaïdi), ou dans le regard sur le territoire de l’Autre, donc sur son propre territoire, dans la Palestine d’après les accords d’Oslo (Khaldun Bshara) ; métissage du regard esthétique avec l’apparition d’une « peinture algérienne » à Oran après la guerre (Anissa Bouayed) ; juxtaposition mais aussi combinaison des usages dans le cas des sanctuaires partagés dans les régions de contact entre religions monothéistes (Dionigi Albera), ou encore dans le sanctuaire pied-noir de Nîmes partagé avec les harkis (M. Baussant) ; ou enfin strates successives de la toponymie dans les villes de la côte slovène, où l’italien en usage ne renvoie plus à l’ancien peuplement majoritaire mais s’adresse aux nombreux touristes transalpins (Irena Weber), comme dans celles de Provence où les noms de rue racontent une épopée locale et nationale qui a aussi à voir avec la sacralisation (Jean-Marie Guillon, et J.-Y. Empereur pour les rues d’Alexandrie). Ainsi, tous ces lieux-palimpsestes, multifonctionnelles et polysémiques dessinent une Méditerranée du partage, syncrétique et hybride, mais aussi hétérogène, intolérante et conflictuelle.

A propos de toponymie justement, on a pu voir l’importance symbolique et politique du nom du lieu, dans la mesure où nommer c’est s’approprier le lieu, comme l’a bien montré l’exemple de la Tunisie ou de l’Ifriqya des historiens/chroniqueurs de la période ottomane (Fatma Ben Slimane). Nommer le lieu devient ainsi un instrument de domination ou de suprématie politique, comme dans les nombreux exemples illustrant le rapport colonial. De ce point de vue, le lieu est aussi ce qui sépare, ce qui ségrégue – à Oran, le « village nègre » d’un côté (A. Bouayed), le sanctuaire de Santa Cruz de l’autre (M. Baussant) –, ségrégation/séparation qu’on retrouve dans les cimetières d’Alexandrie (Y. Aref) et qui souvent revêt une dimension religieuse, voire raciale. Mais tandis que la première dimension est une modalité de ségrégation caractéristique du pourtour méditerranéen, la seconde est proprement européenne, comme l’atteste la planche du dictionnaire Simon illustrant la hiérarchie des races où l’Apollon du Belvédère est promu figure emblématique de la « race blanche » (P. Jockey). Il y aurait ainsi toute une topographie coloniale à dresser pour illustrer le processus de réappropriation par l’Occident d’un espace propre, à travers des lieux symboliques, des lieux repères, des territoires réorganisés.

S’approprier un lieu suppose de déployer un double effort de pérennisation et d’occultation, de substituer et de conserver sa propre trace aux dépens d’éventuels prédécesseurs ou concurrents, à l’aide de rituels et de symboles signifiants pour tous les membres de la communauté. Déjà dans l’Egypte ancienne, le tombeau est le lieu-mémoire par excellence où un rituel en plusieurs étapes permet de transformer un lieu choisi, profane et inerte, en un lieu consacré et animé, de façon à ce que le tombeau en vienne à personnifier le défunt lui-même, à la fois distinct et proche des ancêtres, mais parfois éloigné, en rupture avec eux (I. Régen). Quelles significations ces traces de l’Antiquité conservent-elles pour nous lorsqu’à partir du XVIIIe siècle, dans ces lieux emblématiques de l’esprit occidental que sont les musées, le travail de blanchiment de la ruine, la production d’une statuaire « restaurée » en blanc et inscrite dans un espace déréalisant efface progressivement toute mémoire polychrome (P. Jockey) ? La domination coloniale du monde arabe par les Européens se traduit, quant à elle, par la remise à jour d’une archéologie chrétienne, aux dépens des strates postérieures islamiques (H. Jaïdi), ou par l’inauguration en grande pompe des nouveaux symboles du Progrès comme le canal de Suez (Arnaud Ramière de Fontanier), tandis que l’indépendance des Etats arabes amorce un mouvement en sens inverse, le rejet des héritages romain et chrétien et la naturalisation des héritages punique voire ottoman en Tunisie, ou l’escamotage des statues à Port Saïd comme à Alexandrie.

Plus largement, il conviendrait d’étudier le rôle particulier de l’Etat et des autorités locales, leurs modes d’intervention pour resémentiser des lieux symboliques et légitimer un certain type de récit mémoriel officiel afin de réinscrire autrement la collectivité dans « son » lieu : ainsi, la nouvelle Slovénie indépendante et intégrée à l’Union européenne valorise-t-elle non seulement le traditionnel héritage vénitien de la côte istrienne, mais aussi d’autres héritages à connotation « européenne », tel l’héritage habsbourgeois, référence inimaginable à l’ère yougoslave (I. Weber) ; le Larzac, quant à lui, est devenu un « Conservatoire » des sites templiers et hospitaliers, en concurrence et… en congruence avec la mémoire vive des habitants du plateau (J.-L. Bonniol) ; dans les villes de Provence, l’évolution récente de la toponymie urbaine témoigne d’une tendance à la dépolitisation, même si la mémoire de la présence française en Afrique du Nord trouve encore à s’exprimer dans les noms des rues, comme à Istres ou à Marignane, où le conseil municipal devient alors le lieu de conflits d’interprétation, comme celui qui oppose anciens combattants et rapatriés autour de la date de la fin de la guerre d’Algérie (J.-M. Guillon).

En parallèle, il ne faudrait pas négliger les modes de résistance, voire les impasses auxquelles conduit ce type de tentatives lorsqu’elles ne correspondent pas à un vécu ou à une attente des collectivités concernées et entrent en contradiction avec les usages communs des lieux symboliques. Il y a ainsi tout un jeu d’échelles à observer, où les récits s’emboîtent ou s’opposent selon les cas, regard catalan contre point de vue espagnol sur la Dame d’Elche (A. Ruiz), univers local contre vision plus globale dans le Larzac (J.-L. Bonniol) ou dans la façon de continuer à utiliser une toponymie ancienne contre les choix politiques des autorités à Istres (M. Crivello) ou à Alexandrie (J.-Y. Empereur), contre-récit du peuple dominé pour résister à la narration négationniste de l’occupant israélien en Palestine (K. Bshara), etc…

Car, un « lieu mémoire » est toujours le reflet d’un regard collectif qui suppose qu’on s’interroge sur les contours de ces communautés et sur l’évolution de leur auto-représentation. Les moments-ruptures sont, de ce point de vue, particulièrement intéressants, car ils conduisent à ces déplacements dont nous avons parlé, jusqu’à, parfois, la disparition des usages spécifiques du lieu, comme pour ces sanctuaires partagés dans le monde musulman, victimes collatérales de la montée des tensions au Moyen Orient (D. Albera) ; ou alors au contraire jusqu’à renouveler radicalement le regard porté sur l’espace familier, comme chez l’historien tunisien Ibn Ali Dhiyat qui, témoin de la convoitise des puissances occidentales à la veille de l’imposition du Protectorat français, utilise pour la première fois les concepts de « patrie » et de « nation » pour décrire l’Ifriqiya (F. Ben Slimane). Ainsi, ces déplacements se traduisent par des recouvrements, des occultations mais aussi par des dévoilements voire des créations originales, comme l’illustrent les œuvres de ces peintres algériens coincés entre deux cultures, à la fois issus d’une tradition picturale européenne et amenés par les circonstances à construire une autre représentation, doublement décalée, de l’Algérie (A. Bouayed). Le lieu mémoire disparaît avec le regard qui le porte, mais peut aussi renaître au travers de constructions mémorielles renouvelées qui font réaffleurer les traces d’une mémoire vive réinvestie dans ce qu’on pourrait appeler une mémoire morte et pourtant vivace, telles ces statues d’Alexandrie qui réapparaissent miraculeusement et peuvent à leur tour susciter, peut-être, de nouvelles émotions.

In fine, la découverte du projet « CapMed » a permis la connaissance d’un réseau méditerranéen constitué autour d’un d’archives télévisuelles en Méditerranée. Le film présenté a donné lieu à une véritable « action d’intégration » à partir des centres d’archives partenaires du projet. Une idée à retenir !

Plusieurs communications ont montré que les « lieux » pouvaient « se lire » et nécessitaient ainsi une véritable méthodologie (toponymie, identification des cimetières comme miroir de la villes des vivants, déplacement des statues,…) transposable à d’autres sujets comparables. Ces « lieux » pouvaient aussi « s’écrire » , tout particulièrement des espaces dits « naturels » (le Larzac, les parcs naturels de Slovénie ou du sud de la France) , ainsi les discours successifs identitaires mettent en relief certains espaces ou les recomposent. Contrairement au « lieu de mémoire », identifiant une Nation, ces lieux de la Méditerranée sont davantage lisibles comme des espaces de co-appartenance ou des laboratoires de perception de l’altérité. La notion de « confins », espaces non limités par des frontières mais par tout un système de recoupements culturels, prend ici tout son sens et devient un piste essentielle pour aborder la Méditerranée autrement… dans ses marges.

Pour citer cet article :

Nicolaïdis, Dimitri. "Synthèse des rencontres d’Alexandrie". Dakirat, 29 septembre 2006 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/dakirat/document225.html
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