Dakirat

Atelier Mémoire en Méditerranée

Anissa Bouayed

Dans l’ombre d’Alger. L’intrusion silencieuse des artistes algériens dans la cité oranaise.

A « Alger, Capitale Artistique » disaient, au moment de la célébration du Centenaire de l’occupation française, en1930, les journaux de l’époque. L’Ecole, le Musée des Beaux Arts d’Alger, la magnifique Villa Abd-El-Tif qui fut la Maison des Artistes, furent les « hauts-lieux » de l’esthétisation de l’œuvre française en Algérie, métaphore de la belle réussite de l’Empire colonial. Les commentaires n’hésitaient pas à renforcer le mythe visuel d’Alger, surexposé à la représentation de plusieurs générations de peintres orientalistes, par le rehaussement du  profil  de la cité par ces trois puissances tutélaires. Les hommes de goût et d’esprit, les peintres eux-mêmes, les élites et les édiles locaux, les chroniqueurs adoptent la périphrase de « Ville de l’Artiste ».

Ce faisant, et malgré quelques crédits du Centenaire, les capitales régionales furent dans l’ombre d’Alger mais purent aussi compléter à leur échelle la logistique des arts et des spectacles. Les recherches en cours montrent que les lieux culturels d’Oran furent actifs, diversifiés, assez rayonnants pour attirer les apprentis peintres de la région de l’Ouest algérien et contribuer à l’affirmation de jeunes talents. Parmi la génération de peintres algériens, nés au moment des célébrations du Centenaire, deux des plus grands séjournent plusieurs années à Oran avant de trouver la consécration à Paris. L’un, Abdallah Benanteur, passe dès son jeune âge par le moule des institutions des Beaux Arts, l’autre autodidacte et « franc-tireur », Mohamed Khadda visite assidûment le Musée. Les deux jeunes Algériens fréquentent également des lieux privés comme la Galerie Colline où se côtoient les hommes de culture tels qu’Albert Camus, Emmanuel Roblès, Jean Sénac et des peintres importants de la génération précédente, Sauveur Galliero, Orlando Pelayo ou Valensi, lorsqu’il venait travailler et exposer à Oran.

Les lieux instaurés à Oran par le pouvoir colonial ont leur histoire, partant parfois d’initiatives locales peu de temps après la conquête. La période du Centenaire leur donne une dimension supérieure car le Musée et l’Ecole sont emblématiques de la volonté de prestige de la métropole et des édiles locaux. Ces institutions ont pour fonction assignée de conserver et de montrer un patrimoine visuel, de transmettre un savoir esthétique, des techniques élaborées par la longue histoire de l’art occidental, et de générer sur place des vocations d’artistes apportant successivement à la cité son « supplément d’âme ». Le projet colonial  fit-il place aux arts dits « indigènes » ?  Quelles places occupèrent en ces lieux les élèves et artistes des deux communautés ? Quelles stratégies de promotion sociale, de revendication identitaire, -de peintre et d’Algérien- le parcours dans ces lieux ont-ils permis aux jeunes Algériens? Sur quels lieux privés, sur quels circuits parallèles ou transversaux se sont-ils adossés ? Quelles personnalités ont-elles aidé à donner corps à leur ambition singulière dans l’Algérie coloniale ? Ce travail en cours complète différentes recherches que nous avons entreprises sur l’histoire culturelle de l’Algérie coloniale : représentations picturales de la Guerre d’Algérie, lieux de sociabilité des élites culturelles dans les villes algériennes, constitution d’une « mémoire de la peinture et des peintres algériens » par des entretiens  avec les artistes vivants, dans la perspective de resituer l’itinéraire du peintre, son œuvre dans son univers géographique, relationnel et symbolique.

Pour citer cet article :

Bouayed, Anissa. "Dans l’ombre d’Alger. L’intrusion silencieuse des artistes algériens dans la cité oranaise.". Dakirat, 30 janvier 2007 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/dakirat/document204.html
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