Dakirat

Atelier Mémoire en Méditerranée

Jean-Luc Bonniol

Les récits du Larzac : de l’inscription différentielle de l’histoire sur le lieu…

Dans les années 1970, le causse du Larzac a accédé au rang de haut lieu de la contestation du pouvoir établi, du fait de la lutte que menèrent, durant toute la décennie, les « paysans » contre le projet d’extension d’un camp militaire. Cette notoriété s’est prolongée depuis : le terme « Larzac » est, au niveau du grand public, souvent utilisé pour qualifier toute utopie de retour à la terre, alors même que la mémoire de la lutte, fièrement entretenue par ses acteurs locaux, a contribué à ce que le même terme serve d’emblème de toute résistance face au pouvoir, en particulier pour les combats des peuples du Sud. Au début des années 90, le département de l’Aveyron, certainement désireux tout à la fois de profiter de cette réputation mais aussi de changer l’image d’un lieu correspondant mal à ses propres orientations idéologiques, s’est lancé dans une opération de promotion d’un « produit » touristique s’appuyant sur les traces monumentales laissées sur le plateau par les ordres militaires (Templiers et Hospitaliers), dont  l’existence patrimoniale était demeurée jusqu’alors relativement discrète. Au tournant du millénaire, la mémoire de la lutte a enfin connu une soudaine reviviscence, sous l’impulsion d’un leader charismatique, qui l’a mobilisée dans le grand combat altermondialiste…

Notre propos est de décrire comment la montée d’un haut lieu s’articule à une forme topographique, et comment elle met en œuvre des récits collectifs juxtaposés, émanant de réseaux d’acteurs différents, voire concurrents, et impliquant différentes sortes de mémoires… Le premier de ces récits, inscrit dans la très longue durée, entend rendre compte de la forme topographique elle-même : c’est le récit de la nature, qui relate, depuis la profondeur des temps géologiques, comment cette forme en relief, en l’occurrence un plateau calcaire, s’est constituée (sédimentation secondaire dans un golfe insinué au sein des terrains primaires du Massif Central, rehaussement au temps des plissements tertiaires), et comment différents couverts végétaux s’y sont succédés… Le deuxième récit, situé lui aussi dans une longue durée, quoique plus réduite, a trait à l’histoire du pastoralisme ovin : c’est lui qui permet d’expliquer, du fait de l’évolution anthropique du couvert végétal, la dénudation du plateau et la constitution des espaces ouverts spécifiques du paysage caussenard. Le troisième récit, qui s’est aujourd’hui largement développé, car c’est l’argument principal du discours touristique départemental, est celui qui restitue l’implantation des moines-chevaliers au Moyen Age, qui firent du plateau l’un des bastions de leur empire méditerranéen… Le quatrième récit, enfin, est celui de la lutte des paysans du Larzac, fortement entretenu par les réseaux militants. Au-delà des propriétés formelles du lieu, certainement propices à une localisation particulière de l’histoire, on s’intéressera aux catégories d’acteurs qui convoquent le passé de cet espace de manière souvent contradictoire et aux enjeux (économiques, identitaires, politiques…) qu’il est possible de dégager de ces jeux de mémoires.

Pour citer cet article :

Bonniol, Jean-Luc. "Les récits du Larzac : de l’inscription différentielle de l’histoire sur le lieu…". Dakirat, 29 janvier 2007 [En ligne]
http://lodel.imageson.org/dakirat/document194.html
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